Underground, Haruki Murakami


traduit de l’anglais par Dominique Letellier, Ed Belfond,  février 2013, 583 pages, 22 €

Underground n’est pas un roman. Underground n’est pas un essai. Underground n’est juste que la compilation de témoignages recueillis par Haruki Murakami après l’attentat du 20 mars 1995 au gaz sarin dans le métro de Tokyo.
S’il ne fournissait que les points de vue des victimes, le livre serait partial, alors l’auteur s’est intéressé aussi aux membres de la secte Aum afin d’équilibrer son contenu.
Les déclarations sont souvent redondantes, répétitives, mais elles sont ponctuées par une véritable réflexion de l’auteur quant au rôle de la narration dans le processus d’embrigadement et la valeur des souvenirs.
Au Japon, la secte Aum a toujours fait partie du paysage urbain. Le passant lambda croisait régulièrement ses adeptes en train de distribuer des tracts ; à force, on ne les voyait plus. Murakami se souvient qu’il détournait systématiquement le regard à chacune de leurs manifestations publiques :
« J’éprouvais à ce spectacle une terreur indicible, un dégoût qui dépassait l’entendement. Je n’ai pas pris la peine de réfléchir en profondeur à l’origine de cette terreur, je ne me suis pas demandé pourquoi ces membres du culte étaient parmi les dernières choses que je voulais voir ».
Ayant l’apparence de doux illuminés, ces gens n’avaient pas l’air fort dangereux. Sauf qu’à force de se nourrir de mythes tels l’Armageddon ou les prophéties de Nostradamus, ils interpelaient beaucoup de gens isolés, se cherchant en vain une place dans une société de plus en plus tournée vers la richesse. En témoigne cet ancien adepte :
« Je crois qu’en tout japonais il y a une vision apocalyptique, un sentiment de peur, invisible, inconscient. (…) Cette impression se renforce à mesure qu’un pays devient riche ; c’est comme une ombre noire qui grandit, grandit ».
Outre le fait, comme toutes les sectes, de jouer sur les peurs des gens, le culte de Aum Shinriko avait un gourou, Asahara, connu pour être « un maître conteur ». En effet, avec ses idées, ses images, il a fourni une véritable narration au mouvement et a su embrigader les plus retors. Au fil des années, le rassemblement s’est organisé, s’est isolé, s’est radicalisé.
Murakami dit « je suis resté déphasé » lorsqu’il a appris que la secte Aum était responsable de l’attentat dans le métro. Parce qu’il vivait loin de son pays au moment de l’attentat, parce qu’aussi il n’a jamais pris au sérieux la menace potentielle de ce groupe, l’auteur est allé à la rencontre des victimes du gaz sarin.
« Personne ne prenait les choses avec calme. Personne ne s’occupait même des malades. Tout le monde nous a abandonnés ».
Le Japon a toujours été considéré comme un lieu sûr. Certes, il y avait eu l’incident de Matsumoto quelque temps auparavant, pourtant grave, mais il ne fut pas assez « signifiant » pour écorner cette réputation. Alors, ce 20 mars 1995, ce fut l’incrédulité totale lorsqu’on se rendit compte qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel dans le métro: hôpitaux non préparés, maintenance du métro longue à réagir…
Les victimes de l’attentat gardent tous des séquelles psychologiques et font preuve d’un certain recul concernant le procès des responsables. Les symptômes physiques ont disparu, mais les souvenirs, les flashs des événements restent. A ce titre, la déclaration d’une victime européenne est intéressante. En effet, cet Irlandais, dans le métro ce jour-là, fait un constat « extérieur » de ce qu’il a vu :
« La plupart des gens, en dépit du fait qu’ils étaient assez atteints physiquement, tentaient de se rendre à leur travail, de continuer leur chemin. Ça m’a paru très étrange ».
Etrange est un terme qui revient souvent. Les anciens adeptes du culte Aum rencontrés ne comprennent pas cet acte contre nature. Ils ont rejoint la secte à un moment clé de leur vie, ne regrettent pas leur expérience. C’était pour eux le seul moyen de rompre avec une vie séculière et se tourner vers « une libération de l’esprit ». L’ascétisme, la vie en collectivité, la foi en la pureté du monde…
Et lorsqu’on lit ces témoignages, ils font invariablement écho avec la trilogie 1Q84 (du même auteur). Ces thèmes sont longuement évoqués dans le roman car ce dernier met en scène un groupuscule sectaire. Ainsi, naturellement, le lecteur attentif ne manquera pas de faire un parallèle entre la part sombre d’un membre de Aum et les « Little People » qui enroulent et déroulent les fils de la vie…
Cet événement tragique a attiré l’attention de l’auteur car Murakami s’est toujours passionné pour le caché, la possibilité d’un monde souterrain sous nos pieds. Dans La Fin des Temps, le narrateur évolue dans le monde d’en dessous, labyrinthe de galeries créées par les Ténébrides, monstres sans yeux se nourrissant de chair en décomposition. Dans Chroniques de l’Oiseau à Ressort, le héros se réfugie au fond d’un puits et découvre le chemin vers un autre monde possible. La réalité a rejoint la fiction, d’où la réflexion de l’écrivain sur la force de la narration et sa capacité à rendre crédible toute situation surnaturelle.
Il faut lire Underground comme un documentaire sur un événement qui a fait l’actualité et a bouleversé les idées reçues des japonais sur leur propre pays. A force de trop vouloir bien faire, le livre peut paraître comme une simple compilation de témoignages, d’où son aspect répétitif et une lecture parfois fastidieuse. Simplement, il faut aller au bout de cette lecture pour comprendre la véritable propension humaine à croire à l’improbable.

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