Sale temps pour les braves, Don Carpenter


Ed 10/18, (Hard Rain Falling), traduit de l’anglais (USA) par Céline Leroy, mars 2013, 526 pages, 8,40 €

La problématique est simple : peut-on mener une vie normale lorsqu’on a grandi seul, sans aucun repère parental ?
Alors que Cormac McCarthy propose une réponse radicale à cette question dans Un enfant de Dieu (Point Seuil, 2009), Don Carpenter préfère donner une chance à son personnage principal, Jack Levitt. Né en 1929 de l’union de deux paumés, il grandit dans un orphelinat. Très vite, il comprend que la foi ne lui sera d’aucun secours :
« Mais les enfants n’avaient pas trop besoin de réfléchir pour comprendre que si Jésus Christ et Dieu approuvaient l’administration de l’orphelinat, et même la préféraient à un vrai foyer et à des parents, cela faisait d’eux les ennemis des orphelins, car si ce vide qu’ils avaient au fond de l’âme était l’amour de Dieu, alors Dieu devait être un exterminateur d’amour ».
Puis, la fugue, la vie dans la rue, ses rencontres font de lui un mauvais garçon aux yeux de la société. Désormais, son refuge, c’est la maison de correction, où, à défaut d’amour, on lui inculque les règles par des périodes d’isolement et de coups. La haine et l’envie de meurtre l’envahissent régulièrement, mais Jack lutte contre ses démons même si sa dignité est mise à mal :
« Ce qui importait et qui lui donnait des bouffées de haine était l’humiliation derrière cette nudité, qui semblait le priver de toutes sortes de fiertés, lui retirait son estime de soi, son humanité, le droit de se penser en tant qu’homme ».
Adulte, sa vie est une perpétuelle « fuite romantique vers la liberté » dans laquelle il caresse le doux rêve de fonder un foyer et aimer un enfant :
« Il y aurait des larmes, de l’injustice, des calottes, des hurlements et de la discipline. Mais en son for intérieur, le garçon saurait que derrière tout cela, il y avait de l’amour d’un être humain et non une machine abstraite. Bien sûr tout se résumait à ça : cet enfant serait aimé. Ça n’était pas plus compliqué. Il serait aimé. Il le saurait et cela lui donnerait la force d’affronter n’importe quelle injustice ».
Alors qu’il n’a connu que l’indifférence et la solitude, Jack veut croire dans la force de l’amour. Curieusement, ce sentiment naîtra véritablement en prison. Il s’incarnera sous les traits de Billy, son compagnon de cellule, connu jadis dans la rue. Il est seul comme lui, et complexé en plus d’être noir dans une société raciste :
« Il voulait éclater en sanglots. Toutes ces pensées pesaient sur lui : il était seul, personne ne voulait de lui, personne ne le cherchait, la police ne le traquait pas, il était inutile, noir. Mais même ça, ça n’avait pas d’importance, sa noirceur ».
Le pacte tacite sexuel va devenir une histoire d’amour. Pour la première fois, Jack, tout en refusant véritablement de l’admettre, est aimé. Une fois sorti de prison, il tentera de revivre ce lien fusionnel en fondant un foyer avec Sally.
« Enfant, Jack n’avait pas connu l’amour ; il n’avait même jamais été apprécié. Ce qui l’avait presque détruit. Il n’était rien jusqu’à ce qu’il connaisse l’amour ».
Désormais, sa fuite romantique vers la liberté s’accorde vers une quête de ce sentiment sincère et véritable, car « plus il aimait, plus il était amoureux, meilleure en devenait sa vie ».
Ce roman d’initiation tient son originalité par son personnage principal. Dès le début, Jack porte « tous les fardeaux du monde » sur ses épaules. Et pourtant ! Le sauvageon lutte pour rester humain et civilisé. Et même s’il avance dans la vie « à coups d’esquives et de distorsions de la réalité », il désire transmettre les valeurs qu’il s’est forgées seul. Le chemin tout tracé n’existe pas, il faut lutter quotidiennement, continuer à rêver aussi pour ne pas sombrer, quitte à s’autodétruire :
« Tout finit par vieillir quand on rêve trop longtemps ; tout sauf l’alcool, parce que, avec l’alcool, on peut toujours vomir et recommencer à zéro ».
Jack Levitt est un brave, dans tous les sens du terme : héros malgré lui, courageux malgré les vicissitudes, intrépide dans ses choix, et altruiste dans sa volonté de prendre soin de quelqu’un qui compte. Un magnifique personnage de fiction.

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