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Ôter les masques, Eric Pessan


Editions Cécile Dufaut, août 2012, 152 pages, 16 euros

La collection « Le livre/la Vie » aux éditions Cécile Dufaut reprend un projet non-réalisé de Roland Barthes : prendre un livre classique et tout y rapporter pendant un an.
L’auteur a une année pour expliquer sa relation unique avec une œuvre qui lui tient particulièrement à cœur.

Lorsqu’on lui a proposé le projet, Eric Pessan a beaucoup hésité à choisir Shining de Stephen King. En effet, peut-on le considérer comme un classique de la littérature mondiale ? Est-ce à proprement parler de la littérature ? Et puis, finalement, pourquoi ce roman ne mériterait-il pas aussi d’entrer au Panthéon des lecteurs ?
Shining est un livre qu’on lit la première fois adolescent pour se faire peur, puis qu’on relit vingt ans plus tard pour en faire une analyse plus profonde, pour tenter de comprendre la folie de Jack Torrance. L’auteur y ajoute aussi une étude de son propre cheminement en tant qu’écrivain :
« Ecrire sur Shining, c’est aussi partir à l’exploration de mes fantômes intimes, ceux qui me hantent, de texte en texte ».
C’est dans le cadre d’une résidence littéraire dans un manoir isolé, qu’Eric Pessan commence à prendre « un fatras de notes » dont il ignore « qu’il [me] servira à parler de [lui] au travers du roman de Stephen King. » Car, Oter les masques est aussi, au delà de l’analyse toute personnelle de la personnalité du héros de King, l’œuvre où l’auteur y relate des anecdotes familiales, des impressions sur la condition de l’écrivain en général et du rapport à l’écriture en particulier.
Pourquoi Shining est LE roman du maître de l’épouvante qui peut marquer les plus exigeants en littérature ? Simplement parce qu’il fait appel aux peurs les plus viscérales inscrites en nous :
« La masse du passé rend le présent confus. C’est ce qui se trame dans les couloirs de l’hôtel Overlook, c’est ce qui se trame dans nos propres vies ; nous sommes encombrés de fantômes, d’approximatives connaissances de l’histoire, de faux-semblants ».
Se souvenir davantage du film éponyme de Stanley Kubrick (1980) serait une erreur car, dès le départ, le cinéaste présente un Jack Torrance déjà fou… De plus, les dissemblances sont nombreuses, il s’agit davantage d’une vision personnelle de l’œuvre, mais là n’est pas le débat.
Le roman, lui, explique le cheminement de Jack vers la folie, cheminement qui va se faire plus rapidement à cause du don de son fils Danny et du sentiment d’isolement vécu dans l’hôtel : « il n’est pas possédé par l’homme, ni modifié par les lieux, il semble plutôt révélé ».
Et puis, le personnage principal est aussi un écrivain qui, depuis une nouvelle remarquée dans la revue Esquire, cherche à renouer avec le succès. Ainsi, ses six mois d’isolement devraient normalement lui permettre d’achever une pièce de théâtre… Or Jack se bat continuellement contre ses propres faiblesses :
« Jack Torrance n’écrit pas ou presque, ou presque pas, il procrastine, il repousse, il se plaint, il n’a pas de chance, il doit faire vivre sa famille, il doit élever son enfant, il doit accomplir des boulots alimentaires… Jack Torrance déploie toutes les stratégies pour repousser l’acte d’écrire ».
Jack Nicholson dans Shining de Stanley Kubrick
Finalement, le héros de King n’est pas différent des autres écrivains : « ces stratégies, je les connais, je suis en lutte contre elles, toujours » avoue Eric Pessan, en y ajoutant des exemples savoureux de pertes de temps !
En deux cent dix-sept paragraphes, comme la célèbre chambre hantée 217 du roman, Pessan se raconte, et raconte l’hubris de Jack : « il veut tout. Il veut le Prix Pulitzer, il veut marquer son siècle, il veut être joué à Broadway. Jack Torrance est un pur. Il ne se compromet pas, il ne rabaisse pas ses ambitions ». Il rêve d’absolu, et à force d’en rêver, il se noie plus facilement dans la folie. Et quand il commence à voir des fantômes, toute sa vie remonte : « ses échecs, ses rêves brisés, sa faiblesse, l’héritage refusé de son père alcoolique et violent, son rapport aux femmes, la similitude entre sa mère et son épouse ».
Ainsi, on se rend compte que ce personnage est une incarnation de l’échec « jusqu’à l’absurde ». Pessan dit même qu’en cela « il peut être un véritable artiste, l’artiste de l’échec ». Même tuer, il n’y arrive pas…
Dans Oter les masques, il est peu question de Wendy ou de Danny car il ne s’agit pas d’une explication de texte. La personnalité de Jack a attiré l’auteur car c’est un écrivain qui va être confronté à ses propres démons sans trouver le moyen de les repousser. Paraît-il qu’il incarna même l’épouvantail d’un futur Stephen King déjà alcoolique en écrivant le roman, et donc révélateur de son inconscient (!?).
Dès lors, les deux cent dix-sept paragraphes sont un bonheur de lecture tant par le style que par le contenu. En se livrant, Eric Pessan propose un concentré de vérités sur son métier d’écrivain, et en se comparant (parfois) à Jack Torrance, il admet en toute humilité les faiblesses humaines qui existent en chacun de nous, mais qui, la majorité du temps (heureusement !), restent enfouies et n’explosent pas comme dans le cas du triste Jack.

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