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Muette, Eric Pessan

Ed Albin Michel, 22 août 2013, 218 pages, 16,50 €

Muette fugue, ou plutôt décide de fuir le foyer familial pour arrêter de renoncer. A seize ans, elle se dit qu’il est temps d’avoir une vraie vie, que le mutisme et l’effacement ne sont plus des solutions pour faire oublier à des parents mal aimants qu’elle existe. Simplement, sa fugue ne ressemble pas à celle des séries télévisuelles : pas de chiens qui aboient sur votre trace, pas d’hélicoptère, pas de militaires et bénévoles qui quadrillent un périmètre bien défini. Non, le départ de Muette s’est fait dans l’indifférence complète, à l’image de sa vie :
« Muette s’est enfuie le plus normalement du monde, en préparant son sac, en glissant à l’intérieur un pain de cinq cents grammes, deux fromages, plusieurs paquets de gâteaux secs, trois litres d’eau, des vêtements propres, sa trousse de toilette, et en refermant à clé la porte de sa maison ».
La voilà partie vers son refuge secret, une grange abandonnée située pas bien loin de chez elle, mais suffisamment isolée pour faire le point. Car, la jeune fille a beau être seule, dans sa tête, c’est le bazar :
« Du brouhaha de ses pensées s’échappent les échos de phrases, de cris anciens ou de souffles irrités. Elle aimerait bien savoir fermer son cerveau comme l’on rabat ses paupières – off – Se couper un peu, se glisser dans le silence le plus complet, connaître le répit ».
Silence, répit, autant de situations que Muette a si ardemment désirées ! Au milieu de ses pensées, lui reviennent en écho les réflexions quotidiennes de sa mère, des phrases prononcées comme des sentences, des mots aussi blessants que le couteau du chasseur. Ses parents ne l’aiment pas ou pas assez, symbole pour eux d’un fardeau arrivé trop tôt et de rêves de vie avortés. Alors, cette fugue, c’est un peu « le vinaigre sur la plaie », la volonté qu’à leur tour, ses géniteurs souffrent au moins un peu, l’espère-t-telle.
De la solitude et du mutisme de Muette, Eric Pessan en a fait une force parce que : « il y a des histoires qui ne peuvent pas se dire. Parce que les mots n’existent pas pour les raconter. Les mots ne feraient que les affaiblir ou les banaliser. Les mots ne feraient qu’effleurer la surface de l’histoire, sans rien pouvoir atteindre de ses strates innombrables ».
Seule, réfugiée dans la grange ou en promenade aux alentours, elle communie avec la nature et les animaux sauvages. Elle, « le symbole de rien », retrouve un équilibre parmi eux, renonce temporairement à lutter :
« Les souvenirs l’assaillent et quelque chose cède en elle, elle les laisse venir, elle renonce temporairement à lutter, elle est épuisée de se compter parmi ses propres adversaires. Ce n’est pas renoncer, elle se console, c’est juste vider le trop plein ».
L’auteur est à l’écoute de son personnage : il écoute ses silences, il observe son attitude, il entend le vacarme dans sa tête, il absorbe la souffrance d’une adolescente qui n’en peut plus. Muette fuit les mots qui l’ont tant blessée, mais « des phrases s’accrochent aux chevilles bien plus sauvagement que ne le ferait la mâchoire d’un chien errant ».
Y a-t-il une issue à cette souffrance ? L’hérédité familiale est-elle la plus forte ? Renoncer ou fuir, mais renoncer c’est faire le sacrifice de sa vie, accepter la transparence, alors que fuir c’est se donner une chance d’avoir enfin une vraie vie. « Ça ne tenait qu’à un peu d’attention, de protection, qu’à un regard qu’il faudrait arrêter de détourner », et Muette serait restée bien sage !
Eric Pessan évoque une jeune fille à un tournant de sa vie. Elle qu’on juge depuis toujours, veut reprendre ses droits. Même le vent, la nature, les animaux possèdent leur point de vue sur ce petit bout de femme qui s’accroche à son existence, comparée aux « restes à peine discernables de la traîne d’un avion ». Le retour à une vie sauvage n’est pas une solution, mais le tourbillon de la ville, ses dangers et ses faux-fuyants non plus. Que reste-t-il à Muette pour s’en sortir ? Ses parents s’inquiètent-ils ? Autant de questions menant le lecteur vers une fin hors des sentiers battus, laissant libre cours à l’imagination.
Muette est le roman paradoxal d’« une tempête sous un crâne », dans lequel les silences sont étourdissants, et les réflexions des parents des flèches empoisonnées.


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