Accéder au contenu principal

Le petit joueur d'échecs, Yôko Ogawa

 Ed Actes Sud, traduit du japonais Martin Vergne, mars 2013, 320 p. 22,80 €

Un échiquier, un éléphant bougeant les pièces, un titre faisant oxymore avec l’illustration ; en effet, serait-ce l’éléphant le petit joueur d’échecs ? Dans l’univers de Yôko Ogawa, tout est possible…
Un petit garçon, né avec les lèvres scellées et recueilli par des grands-parents aimants, se passionne pour l’étrange histoire de l’éléphante Indira, placée toute petite sur le toit d’un immeuble, et qui, une fois atteint l’âge adulte, n’a jamais pu redescendre sur la terre ferme, trop grosse. Ainsi, elle passa sa vie sur sa plate-forme. Cette anecdote lui rappelle sa propre situation ; lui aussi est un peu un animal de cirque depuis qu’on a greffé de la peau de son tibia sur ses lèvres pour redessiner sa bouche. A sept ans, il porte une moustache de poils de jambes qui le rend précocement vieux et la proie idéale aux quolibets et moqueries de toutes sortes.
Dès lors, la solitude est son repère, il s’invente un monde où l’éléphant et une petite fille disparue deviennent ses amis fidèles. Un jour, en cherchant son bus, il tombe sur un autocar étrange dans lequel un homme obèse fait la cuisine et joue aux échecs. Ce dernier l’accueille et lui apprend, au fil du temps, toutes les subtilités de ce jeu. Mais, comme on est dans l’univers de Yôko Ogawa, le petit garçon, qu’on appelle désormais le petit joueur d’échecs, ne joue pas normalement. Pour se concentrer, il se place sous l’échiquier et caresse le chat de la maison :
« Il y voyait beaucoup mieux quand il n’avait pas les pièces devant lui. La mélodie jouée sur l’échiquier à l’intérieur de sa tête était beaucoup plus subtile ».
L’enseignement du maître est précieux, « ses conseils s’alignaient comme des constellations traçant des formes merveilleuses au firmament ». Il lui apprend même que « les échecs sont un miroir qui donne une idée de ce que c’est l’homme ». Montre-moi comment tu joues et je saurai qui tu es vraiment…
Or, un jour, le maître meurt, la faute à son poids immense et douloureux. Le petit joueur d’échecs sait maintenant que sa vie est indubitablement liée à l’échiquier, mais il pense que « grandir est un drame» : « Après la perte du maître, grandir devint quelque chose d’effrayant pour le petit joueur d’échecs (…) Ces prémices de changement l’attiraient vers un marais insondable ».
Dès lors, les années passent, mais lui ne grandit plus. « Il était encore plus petit que n’importe quel vieillard replié sur lui-même ». Du Club du Fond des Mers à la Résidence Senior Etude, il accumule les parties sans que jamais son adversaire ne le voie. Comment ? Eh bien il se cache dans une machine, un automate en bois surnommé « Little Alekhine », dans lequel il y passe le plus clair de son temps.
Le garçon aux lèvres autrefois scellées écrit ainsi sa propre transcription pour aboutir au « Miracle du fou », la partie ultime, « une partition de musique baroque, une écriture rupestre ou une mine de cristal ».
Ce roman a l’allure d’un conte dans lequel la manière de déplacer les pièces d’un jeu d’échecs est une empreinte digitale, une garantie de faire connaissance avec le personnage. Et pourtant, le petit joueur d’échecs restera jusqu’au bout une énigme, au point que même l’auteur se demande si son existence n’est pas de l’ordre du mythe !
Alors oui, on peut sûrement reprocher le rythme ronronnant, les parties d’échecs peu passionnantes, mais l’essentiel est ailleurs. En effet, lorsqu’on entre dans un roman de Yôko Ogawa, on accepte d’emblée entrer dans un univers onirique dans lequel les lois de la fiction sont elles aussi bousculées. La poésie des situations décrites, l’étrangeté des personnages, l’originalité des anecdotes racontées (la partie d’échecs humains en est un exemple flagrant) fait qu’on aborde un monde singulier et envoûtant. La magie de l’écriture de l’auteure fait le reste, et le lecteur constate que la traduction de Martin Vigne a voulu être au plus proche de l’atmosphère décrite.
Ce n’est peut-être pas le premier roman de Yôko Ogawa à lire si on veut découvrir l’auteure, mais il fait partie de ces livres qui remplissent leur fonction de dépaysement et d’originalité, à la lisière du genre fantastique.

Posts les plus consultés de ce blog

Birthday Girl, Haruki Murakami

La nouvelle, parue une première fois en 2008 dans le recueil Saules aveugles, femme endormie (Belfond, traduction Hélène Morita) raconte l'étrange anniversaire de la narratrice, le jour de ses vingt ans.

Vingt ans, c'est un cap, c'est le basculement vers l'âge adulte, la fin de l'adolescence. La narratrice l'a bien compris, et pour éviter de trop penser, elle a décidé de faire de son jour d'anniversaire un jour comme les autres. Au lieu de prendre une journée de congé, elle préfère effectuer son travail de serveuse, comme les autres jours de l'année.
Dans le restaurant italien où elle travaille, elle fait maintenant partie des murs, et elle sait comment faire pour ne pas attirer les foudres de son patron. L'ambiance n'est pas des plus géniales, mais au moins on la laisse tranquille ; n'empêche il y flotte comme une atmosphère empreinte d'étrangeté, symbolisée par celle qui trône à la caisse :
"On murmurait qu'elle siégeait là san…

L'Eté de Katya, Trevanian

Récit d'un amour malheureux durant le dernier été avant la Grande Guerre, L'été de Katya est aussi un thriller psychologique qui amène inexorablement le lecteur vers un épilogue dramatique. Jean-Marc Montjean est revenu sur Salies, petit village du Pays Basque d'où il est originaire, après avoir fait ses armes à Paris en tant que médecin. Il assiste le docteur Gros, figure locale et coureur patenté. A Salies tout le monde se connaît, et les rumeurs vont toujours bon train. Depuis quelques temps, la famille Treville est venue emménager à Etcheverria, une propriété quasiment à l'abandon. On sait peu de choses d'eux sinon qu'ils sont très discrets.
"Ce premier coup d’œil, par-dessous mon canotier, fut distrait et rapide, et je replongeai dans mes pensées. Sauf que, presque immédiatement, mon regard fut de nouveau attiré."
Lors d'un après midi à révasser, Jean-Marc croise une ravissante jeune fille qui lui demande de l'aide : son frère est tombé en…

Heather, par dessus-tout, Matthew Weiner

Ed. Gallimard, novembre 2017, collection Du Monde Entier,  traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 144 pages, 14.50 €
Titre original : Heather, the totality


Le créateur de la série culte Mad Men raconte dans ce premier roman toute la difficulté de la parentalité masculine dans une Amérique où les rapports de classes se creusent inexorablement.

Depuis la naissance de leur fille Heather, la vie de Mark est un long combat silencieux pour préserver sa place au sein de la famille qu'il a fondée avec Karen. Pour cette dernière, Heather est devenue le centre de tout, au point de mettre de côté sa vie d'épouse.
"En fait, à la seconde où sa fille était née, Karen avait su qu'elle lui consacrerait tout son temps et toute son attention, et ce aussi longtemps qu'elle le pourrait". Elle veut être une mère parfaite, et à défaut d'avoir des amies, veut que les autres femmes à la sortie de l'école la ressentent comme telle. Chacun de leur côté, leur existence …