Le monde à l'endroit, Ron Rash

Ed Seuil, collection Cadre Vert, août 2012, traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez, 280 pages, 21.5 euros
 
Qu’on ne s’y trompe pas, les pages superbes sur les paysages de Caroline, bercées par les refrains de country ou absorbées par le silence, ne peuvent atténuer la violence des faits survenus pendant la Guerre de Sécession dans le lieu dit de Shelton Laurel entre des gens qui se connaissaient depuis toujours. En fait, depuis 1863, le lieu dit devenu ville traîne son histoire honteuse et héberge encore les descendants des protagonistes. Travis Shelton, dix sept ans, est de ceux-là. A défaut d’avoir réussi à l’école, il aide son père taciturne à la récolte du tabac. Son truc à lui, c’est la pêche à la truite dans les rivières sauvages :
« Le vieux lui avait dit de ne jamais aller pêcher tout seul dans ces coins-là, parce qu’une jambe cassée ou une morsure de serpent à sonnette pouvait faire de vous un client pour le cimetière avant que quelqu’un vous trouve. C’était à peu près le seul genre de discours qu’il ait jamais entendu de sa bouche ».
Pourtant, il n’écoute pas et part régulièrement à l’aventure, et un jour, en cherchant un coin tranquille pour pêcher, il tombe sur un « jardin » de marijuana. Cette découverte est une aubaine car Travis sait très bien qu’elle peut-être une source conséquente de revenus. Mais c’est aussi un plan dangereux, car qui dit champ de marijuana dit propriétaires récolteurs, et comme le terrain appartient aux Toomey, il ne vaut mieux pas avoir affaire à eux. Mais, la tentation est trop forte : une fois, deux fois, il arrache des pieds et les revend à Léonard, professeur déchu et dealer du coin. La pratique est facile, l’argent coule à flots :
« La prendre, c’était exactement comme ramasser les pommes que le vent a fait tomber – et même moins que ça, parce que ceux qui l’avaient fait pousser avaient eux-mêmes enfreint la loi. Voilà comment il fallait voir les choses résolut-il ».
Sauf que, la troisième fois, Travis tombe sur un écueil de la taille d’un piège à ours ! Secouru par le père Toomey, il va payer sa dette…
Pour oublier cet épisode, Travis décide de reprendre ses études. Il est aidé par Léonard, qui, peu à peu, devient un mentor pour le gamin. Tous les deux se passionnent sur l’histoire de Shelton Laurel et le massacre de janvier 1863. En effet, des rebelles y ont massacré des soldats de l’Union et leurs familles, sauf que, détail inquiétant, les ennemis se connaissaient depuis toujours puisqu’ils étaient voisins et amis avant la guerre… Ainsi, l’Histoire se mêle à l’histoire. Léonard veut retrouver le droit chemin, Travis s’instruit, se rend sur les lieux de la tuerie, mais se demande s’il peut fuir son destin et les paroles incantatoires de son précepteur :
« Quand le monde se sera occupé de toi pendant quelques années, tu frimeras un peu moins remarqua-t-il sans sourire. Si tu es toujours vivant ».
Roman sur une rédemption impossible ? Roman sur le silence et la violence ? Le Monde à l’endroit est tout cela à la fois. Ron Rash décrit avec habileté des faits sordides, des personnages tel Léonard au bord de la rupture, tout en donnant au lecteur l’impression que le tout est paisible, nimbé d’un voile de coton. Seule la nature reste identique à elle-même tout en étant le témoin éternel des agissements des hommes. C’est aussi un récit sur la reconstruction d’un homme et du passage à l’âge adulte de celui qui aurait pu être son fils : Léonard affronte enfin son passé douloureux et devient responsable en rejetant son activité de dealer ; Travis mûrit grâce à l’enseignement et aux conseils de Léonard. Cependant, la violence aveugle rôde, forte, aussi vieille que l’être humain : « Aussi impitoyablement la force écrase, aussi impitoyablement elle enivre quiconque la possède, ou croit la posséder. De toute façon elle change l’homme en pierre… et une âme placée au contact de la force n’y échappe que par une espèce de miracle ».
L’auteur n’hésite pas à citer Simone Weil pour appuyer  son opinion sur le caractère inéluctable de la violence existant en chacun de nous. Finalement, il ne fait que décrire un monde qu’il ne comprend plus réellement : « Tout était déglingué, le monde n’était plus d’aplomb. C’était comme d’être sur un manège à la foire, tout, autour de lui, était bruyant, aveuglant et tourbillonnant ».
Et ce monde ne permet peut-être plus à l’homme de se racheter et poursuivre une vie meilleure : « pendant un instant terrifiant, Travis crut qu’il était toujours peut-être prisonnier du piège à ours, tout ce qui était arrivé depuis cet après-midi d’août, une illusion. Il lui sembla entendre le bruit du ruisseau. Non, je ne suis pas là-bas, je suis ici, se dit-il, et il ouvrit les yeux ».
Le Monde à l’endroit est un livre doux et dur à la fois, profond et puissant, bref magistral.