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L'autre côté des docks, Ivy Pochoda


 Ed Liana Lévy, (Visitation Street), traduit de l’anglais (USA) par Adelaïde Pralon, 12 septembre 2013, 352 pages, 16,99 €

Red Hook « forme une langue de terre d’environ deux kilomètres échouée tout au sud de Brooklyn, là où l’East River se jette dans la Baie. Au milieu du quartier, Coffey Park sert de frontière entre les docks à l’abandon sur le devant et la forteresse des cités et des supermarchés low-cost à l’arrière ».
C’est là que Valérie et June ont grandi et vivent encore. Un soir d’été, en plein désœuvrement, mais aussi pour se faire remarquer des jeunes dans la rue, elles décident de prendre un bateau pneumatique pour aller voguer dans la baie. « Tant pis si l’eau est sale et si elles ne sont pas bonnes nageuses. Et tant pis si elles doivent pagayer à la main à travers ces flots crasseux »…
Le lendemain matin, Jonathan, professeur de musique de jour, pilier de bar la nuit, découvre Val inconsciente sur les rochers. Quant à June, elle est portée disparue.
A défaut de faire la une des journaux new-yorkais, cette affaire ébranle les habitants de Red Hook. Le commerce de Fadi devient le lieu stratégique pour avoir des nouvelles. Il tient consciencieusement un bulletin d’informations sur lequel il imprime les réflexions, les attentes et les colères de ses voisins. Or, après quelque temps, il se rend compte que son journal « fragmente la vision du quartier au lieu de rassembler ses habitants ». Lui qui souhaitait que les communautés ethniques se mélangent enfin, voit s’envoler ses grandes espérances.
Depuis son sauvetage, Valérie se tait. L’accident revient en flash, mais surtout, elle a l’impression d’entendre June dans sa tête, comme si elle refusait de partir. Jonathan devient la seule personne avec laquelle elle se sent en confiance, pourtant « si on lui demandait de décrire sa vie, Jonathan Sprouse dirait qu’elle est comme une pente glissante, une succession de dégringolades ». Né avec une cuillère d’argent dans la bouche, fils d’une star respectée de Broadway, il vit à l’écart de sa famille depuis la noyade de sa mère, et noie son mal être dans l’alcool.
Seulement, cet accident n’a pas eu lieu sans témoin. En effet, cette nuit-là, Cree, jeune noir désœuvré, les a suivis tant il était intrigué de voir deux filles se promener avec un bateau pneumatique rose. Sans l’avoir remarqué, il n’était pas seul : un jeune taggueur était lui aussi sur les lieux. Nouveau venu dans le quartier, il cherche à s’intégrer, il est prêt à tout pour cela.
Roman sur un quartier « oublié » par le grand New-York, ce sont les personnages qui donnent de l’épaisseur à l’ensemble. Le drame subi par Valérie et June n’est qu’un prétexte pour aboutir à une plus vaste réflexion sur la culpabilité, le manque et l’amitié.
« La culpabilité se resserre sur vous comme un étau, elle vous tord et vous étreint plus fort avec les années, passe du souvenir à la rengaine pour devenir un fond sonore persistant gravé dans les profondeurs de votre être, une note résonnant tout le jour ».
Ce sentiment s’exprime par des voix entendues par Gloria, la mère de Cree, Valérie, ou encore Monique, une amie de June. Ce sont les ragots qui maintiennent June en vie et empêchent tous de tourner la page :
« Les voix dans son dos et dehors, derrière la vitre du Dockyard*, qui jouent de concert, s’accordent pour prendre l’harmonie singulière qui insuffle sa vie au quartier et maintient sa cadence ».
Parfois, l’auteur tente de prendre de la distance avec les habitants de Red Hook en optant pour l’usage du pronom personnel tu, donnant ainsi la parole aux disparus qui hantent encore les rues de Visitation Street ou Valentino Pier, et refusent ainsi d’accorder la paix aux vivants.
Ivy Pochoda incarne l’entomologiste qui a orienté sa loupe sur un lieu présumé mort et qui pourtant grouille de vie, de joies et de drames.
Vue du quartier de Red Hook, New-York (source internet)
De l’autre côté des docks, la culpabilité ronge tout autant que dans les beaux quartiers, elle se matérialise même par ses bâtiments laissés à l’abandon et ses bateaux hors d’eau remplis de rouille. Et, au milieu de tout ça, la jeunesse tente de trouver un chemin de vie, un espoir de réussir, symbolisé par le Queen Mary qui accoste enfin dans leur baie,  tandis que leurs parents essaient, eux, de ne pas sombrer.

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