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La femme, pièce maîtresse de l'oeuvre de Haruki Murakami

Lorsqu’on a lu plusieurs ouvrages de cet auteur japonais, se dessine inconsciemment dans l’esprit du lecteur un portrait type féminin, vaporeux, difficilement définissable, antithèse de son homologue masculin. En effet, les personnages masculins, héros malgré eux, sont bien ancrés dans la réalité : ce sont souvent de petits employés peu soucieux de leur carrière au sein de leur entreprise, et qui se contentent de peu pour vivre convenablement. Ainsi, ils se sentent heureux dès lors qu’ils peuvent préparer à leur gré un repas frugal, vivre dans un petit havre de paix modestement meublé, et surtout écouter calmement de la musique (en l’occurrence souvent du jazz). Invariablement, ils vont rencontrer une femme qui va les faire basculer dans une autre réalité. Leurs critères de beauté diffèrent des stéréotypes : le dessin d’un lobe d’oreille, le pli de l’ourlet, le contour du visage sont sources de désir jusqu’à parfois friser l’obsession (voir la ballade de l’impossible). Ces caractéristiques physiques détiennent une puissance larvée, et vont provoquer peu à peu le basculement vers une autre réalité. Sans femme, l’univers de Murakami serait moins fantasmagorique car elle symbolise la « passerelle », le lien entre la réalité et le fantasmé. Qu’elle soit un guide (La fin des temps) ou un amour impossible (Les amants du spoutnik), elle incarne celle par laquelle tout bascule. Elle donne sens à un monde inconnu et incarne souvent la pièce maîtresse du puzzle de la compréhension (Kafka sur le rivage). Comme la part de mystère fait partie intégrante de son être, Murakami en fait un personnage qui sait, qui fournit des pistes au lecteur pour une meilleure compréhension, mais qui pour autant ne se dévoile pas tout à fait.
L’homme est en attente d’un événement qui fera basculer son quotidien, basculement qui se produira grâce ou à cause d’une rencontre féminine. Murakami propose un personnage féminin qui rend le fantasme possible. Dès lors, la réalité s’efface au profit d’un autre univers, une réalité parallèle en quelque sorte faite de symboles et détachée de toute pesanteur de l’être. Ainsi, le personnage masculin n’est qu’un « suiveur » qui accepte sans embarras les nouvelles règles tout en tentant de comprendre les indices déposés par sa compagne. Mais, une fois qu’elles rejoignent le monde réel, la pesanteur du monde les rattrape. Elles ne sont que « des coquilles vides » (Les amants du spoutnik) vacant à leurs occupations routinières, ou tentant de déchiffrer un monde qui les dépasse et qu’elles ne comprennent pas, au point de vouloir disparaître (La ballade de l’impossible). Elles possèdent en elles une capacité d’imagination qui, en temps normal, peut paraître complètement hermétique aux personnages masculins qu’elles rencontrent, voir même au lecteur. Heureusement, rares sont les fois où la réalité prend le dessus… Dans Sommeil, le personnage central est une femme qui peu à peu devient insomniaque au point de ne pas dormir de toute la nuit, sans pour autant en ressentir les conséquences durant la journée. En fait, deux êtres sommeillent en elle : l’épouse et mère de famille le jour dont le quotidien est bien rempli, lectrice d’Anna Karénine la nuit qui, peu à peu, va perdre ses repères. D’ailleurs, la nuit est propice au basculement dans l’irréalité : les angoisses sont disproportionnées, les ombres sont menaçantes… Murakami accompagne son héroïne dans sa tentative de compréhension d’un « événement déraisonné », déraisonné au point de se demander si ses périodes de veille ne sont pas des journées dans l’au-delà. En conséquence, dans chaque roman ou nouvelle, une femme apparaît, d’abord discrètement, jusqu’à devenir pièce maîtresse dans la compréhension globale de l’univers sans cesse en mouvement de l’auteur.

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