La cravate, Milena Michiko Flasar

 Ed. de l'Olivier (Ich nannte ihn Krawatte), traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni, 29 août 2013, 168 pages, 18,50 €

Hiro s’est enfin décidé à sortir de sa chambre. Rien de bien exceptionnel sauf qu’il y vit reclus depuis deux ans, véritable « perte vivante » aux yeux de ses parents, fantôme dont on devine à peine la présence dans la maison. De ce fait, on dit de lui qu’il est un hikikomori :
« Hier comme aujourd’hui, mon but était d’être seul avec moi-même. Je ne voulais rencontrer personne. Rencontrer quelqu’un c’est s’impliquer. On noue un fil invisible. D’homme à homme. Une foule de fils. Dans tous les sens. Rencontrer quelqu’un, c’est devenir une partie de son tissu, et c’est cela qu’il fallait éviter ».
Hiro a bien tenté de désapprendre la parole mais ce fut impossible car il se rendit compte que même ses silences étaient éloquents. Pourtant, ce choix de vivre en reclus n’était que l’aboutissement d’une série de drames dans son cercle amical, le sentiment intense « d’être un rien » ou plutôt la sensation d’impuissance d’être lâche en amitié.
Donc, un matin, Hiro sort et se rend dans le parc en face de chez lui. Il y trouve en face du banc sur lequel il est assis un autre homme portant costume et belle cravate. Comme lui, il est seul ; comme lui, il semble attendre que le temps passe. Au fil des jours, le jeune homme espère que son « alter ego » sera présent au rendez-vous du parc. Un jour, ils se parlent : Cravate s’appelle Tetsu. Marié, la cinquantaine, il vient d’être licencié, mais n’ose pas avouer à son épouse son nouveau statut. Alors, il passe ses journées assis là, à fumer, pendant les heures supposées de bureau. Il compte bien avouer la vérité, mais il ne sait pas quand.
Alors que tout les oppose, ces deux-là deviennent proches, se font des confidences, semblent tous deux parfaitement indifférents au monde qui les entoure :
« Nous observions l’un comme l’autre des choses qui nous échappaient toutes et nous ressentions l’un comme l’autre un soulagement secret à l’idée de ne pas être en mesure d’en redresser le cours ».
Hiro conseille à Tetsu d’être honnête avec sa femme, et Tetsu conseille à Hiro de renouer avec la vraie vie car à vingt ans elle est encore devant lui… Ainsi, une foule de fils invisibles se forme, une réelle amitié se noue, et le narrateur apprend ainsi que la lâcheté amicale n’est pas une fatalité.
Entièrement construit autour de deux personnages qui se parlent dans un parc, ce roman raconte l’amitié improbable entre « un ermite moderne » et « un employé modèle ». Ils s’apprivoisent, s’écoutent, confient leurs doutes, leurs secrets, leurs joies et leurs renoncements. Leurs échanges ne sont jamais ennuyeux ; parfois les silences sont éloquents, et les souvenirs justifient les choix de vie.
C’est l’histoire d’une amitié dans une ville du Japon, de deux hommes qui se sentent exclus mais qui vont, par petites touches, replonger dans le quotidien. Chacun sert de baume à l’autre. Sans le vouloir, leurs échanges ont valeur de thérapie.
Malgré une trame minimaliste, le récit ne souffre d’aucun temps mort. La qualité de la traduction permet de mettre en évidence un style au plus près des émotions et de l’introspection.
« Nous sommes forcément, chacun de nous, parents les uns des autres » peut-on lire. C’est fort de cette idée que ce roman se veut être l’antithèse de la solitude.

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