La cote 400, Sophie Divry

Ed. 10/18, avril 2013, 94 pages, 6.6 euros

Le blues de la bibliothécaire


La cote 400 est le monologue de 90 pages d'une bibliothécaire qui est passée à côté de sa vie. Un matin en arrivant au travail, elle trouve un homme qui a dormi au sous-sol, ayant oublié la veille de quitter les lieux.
Cette rencontre va libérer sa parole; elle ne s'arrête plus, trop heureuse de trouver un auditoire obligé de l'écouter.
Cette "femme invisible" explique qu'être bibliothécaire "n'a rien de valorisant", bien au contraire, car "c'est proche de la condition d'ouvrier". Elle, elle voulait être prof, mais sans concours, impossible; alors, en tant que responsable du rayon géographie de la bibliothèque municipale, elle se définit comme une "taylorisée de la culture", passée maître dans l'art du silence et de la manipulation de la fameuse classification décimale de Dewey.
Au fil des ans, son emploi lui a "mangé" sa vie privée: pas d'homme, pas d'enfant, une mère qui lui téléphone une fois par semaine.: "de toute façon, les hommes, les lecteurs, ça n'apporte que du désordre, du désordre. Et moi qui ne supporte pas l'anarchie, j'ai tiré un trait dessus, un trait bien net. Je préfère la compagnie des livres. Quand je lis, je ne suis plus seule, je discute avec le livre. Cela peut-être très intime."
Le lecteur comprend très vite que la narratrice a rempli le vide de sa vie par son travail. Parlons-en du vide! Même les bibliothèques connaissent ce concept, puisque la fameuse cote 400, autrefois cote utilisée pour classer les livres de langues, n'existe plus. Néant total.
Alors, on serait tenter de croire que la bibliothécaire est une incarnation de cette cote 400, cette chimère de la classification de Dewey. Sa parole remplit l'espace laissé vacant...
Enfin, à défaut de voyager ou se sentir bien chez soi, elle préfère être derrière son bureau ou parcourir les rayons, chassant le lecteur lambda indélicat incapable de ranger correctement son ouvrage. La bibliothèque devient alors "un rempart contre l'angoisse"; "pénétrer dans une bibliothèque c'est ni plus ni moins retourner dans le giron de maman" ajoute-t-elle à son interlocuteur toujours muet. Ce lieu symbolise finalement le remède idéal aux maux de l'existence, et tant pis si des hommes tel que Martin, un habitué, ne la voient pas.
Ce court ouvrage donne la parole à une femme qui vit dans le silence: silence de son foyer où elle vit seule, silence dans son travail, lieu d'étude. L'auteur appuie sur l'urgence de cette parole: l'homme à qui la narratrice est censée s'adresser ne parle pas, réagit seulement par des mimiques aux propos tenus ou aux répétitions formulées. Car à trop vouloir parler, la bibliothécaire devient parfois incohérente et paraît assez dérangée au point d'élever au rang de "distinction" ou d'"élévation" un lieu accessible par tous.
Sophie Divry propose une histoire courte et efficace qui changera certainement nos comportements la prochaine fois que nous entrerons dans notre bibliothèque de quartier! :-)

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