Juste avant le bonheur, Agnès Ledig

 Ed. Albin Michel, mai 2013, 352 pages, 19,50 €

Laissons les spécialistes décider s’il existe une grande ou une petite littérature. C’est avant toute chose une histoire de goût et de cœur. Il suffit parfois d’un récit criant de vérité pour balayer tous les poncifs sur le sujet.
Juste avant le bonheur fait partie de ces romans qui sont écrits avec justesse, sans pathos excessif, et qui savent toucher n’importe quel lecteur. Alors oui, le sujet traité fera grincer des dents ceux qui défendent un certain intellectualisme en littérature, mais il touchera, de par sa sobriété et sa vraisemblance, les plus endurcis d’entre nous.
Au départ, le lecteur a l’impression de lire un conte de fée moderne. Julie a vingt ans et peine, avec son modeste emploi d’hôtesse de caisse, à boucler ses fins de mois. A défaut de vraiment profiter de la vie, elle tient le coup pour son petit garçon de trois ans, Ludovic, alias Lulu, né d’une union éphémère un soir de fête. Son Lulu est le centre de sa modeste vie. Tant pis, si elle doit y perdre sa dignité pour pourvoir à son bonheur !
« Quelle dignité ? Ça fait belle lurette que ce petit bout de femme l’a perdue, Quand c’est une question de survie, on range dans les placards les grands idéaux qu’on s’était fabriqués gamine. Et on encaisse, on se tait, on laisse dire, on subit ».
Un jour, alors qu’elle a encore subi les menaces de son chef, Julie laisse poindre une larme devant un client. Paul, c’est son nom, est touché par ce chagrin qu’elle tente de cacher. Il noue la conversation avec la jeune fille, tente de l’inviter à dîner, mais cette dernière n’y voit qu’une tentative de drague de la part d’un homme mûr. Seulement, à force de patience et de compréhension mutuelle, une amitié se noue.
« Bizarrement, Paul a l’impression qu’avec Julie, ce sera pour un bout de vie. Il est parfois des impressions que l’on n’explique pas ».
En effet, Paul n’a pas besoin de femme dans sa vie. Il vient de divorcer sans peine de Marlène : « une lumière froide. Avec Marlène, [il a] vécu trente ans avec un frigo, porte ouverte », et il est le père de Jérôme, médecin et veuf depuis que son épouse s’est suicidée. Et même si l’argent n’est pas un problème, il trimballe lui aussi son lot de casseroles…
Le conte de fée continue par des vacances idylliques en Bretagne : Lulu découvre la mer, Julie se repose, réussit même à apprivoiser Jérôme qui se méfie d’elle et se sent attiré à la fois :
« Julie est presque vulgaire, un peu garçonne et affirmée. Mais il y a chez elle ce truc en plus qu’ont certaines personnes. L’incandescence ».
Tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles pendant une centaine de pages, jusqu’au drame, qui ravage ces instants de bonheur. Dès lors, on lit un tout autre roman. Ce n’est plus celui de l’apprivoisement et l’amitié entre des êtres abîmés par la vie, mais bel et bien celui de la survie lorsque l’un d’entre eux disparaît subitement :
« J’ai l’impression d’être un peu morte moi aussi, dit Julie, d’être un champ de bataille. Tout a brulé, le sol est irrégulier avec des trous béants, des ruines à perte de vue. Le silence après l’horreur ».
Juste avant le bonheur, c’est cet instant qui nous fait croire que, oui, ça y est, notre bonheur est à portée de main, qu’il est possible à moi aussi, mais que le malheur peut s’inviter au dernier moment.
Et après, lorsque la tragédie n’a plus de nom, que le temps apaise la douleur sans pour autant l’effacer, peut-on s’accorder le droit de vivre et de se sentir heureux ? Alors, oui, on n’échappe pas à certains passages exagérés, on lit aussi avec la larme à l’œil, mais cette lecture est paradoxalement revigorante car elle recentre les choses sur l’essentiel.
Reprendre de l’air, continuer à vivre malgré tout. Le temps adoucit le chagrin mais ne l’efface pas. Dès lors, ces vers autrefois attribués par erreur à Charles Péguy reviennent :
« La mort n’est rien,
Je suis seulement dans la pièce d’à côté ».
Juste avant le bonheur est un roman juste, troublant, écrit avec simplicité et sans ambages, et qui restera marqué dans votre mémoire de lecteur. Prix Maison de la Presse 2013.