La ruche, Arthur Loustalot

 Ed. JC Lattès, septembre 2013, 200 pages, 16 euros

 Huis clos

Un appartement dans lequel la lumière du jour n'entre qu'indirectement. Trois sœurs y vivent ou plutôt y sont recluses pour y surveiller leur mère en proie à des crises de folie. Le père, a depuis longtemps déserté les lieux, préférant rejoindre sa maîtresse.
Marion, Claire et Louise attendent, assises dans la cuisine, en fumant des cigarettes et en buvant. L'état de leur mère fait partie de leur quotidien depuis qu'elles sont en âge de comprendre. Maintenant qu'elles sont adultes, elles se refusent à la laisser seule, même si elles savent que ce n'est pas bon pour elles:
"Il y a plusieurs formes de violence, dit Claire en décapsulant une bière. La nôtre est invisible et détruit."
En effet, Alice (la maman) peut être charmante, attentionnée, puis tout à coup, tenter de mettre le feu aux meubles...Parfois, elle reproche à ses filles d'exister et de l'avoir empêcher de vivre sa vie de femme et s'épanouir, "de réécrire sa vie depuis le début".
Les trois sœurs font bloc. Elles sont unies. Leurs chambres sont des refuges, les portes des protections jusqu'au jour où Alice les défonce à coups de marteau. Elles ont conscience qu'elles sont arrivées au bout d'un processus, qu'elles ne peuvent plus la protéger contre elles-même. Tout simplement, elles veulent quitter l'appartement et vivre. Mais que deviendrait Alice sans elles?
Marion dit: "je sais qu'on a atteint nos limites", sa sœur ajoute "Je n'ai plus de haine, plus peur - j'ai simplement envie de dormir, longtemps, dans tout ça, presque de mourir, parce que ça me fait vriller la tête et parce que ça ne change rien: elle a gâché sa vie et nous a aimées à l'infini."
Simplement, une décision s'impose. Laquelle?

Arthur Loustalot a écrit un huis clos étrange où les personnages ne font que murmurer, boire et fumer. Seul le personnage d'Alice fait du bruit, incarnant l'hystérie. Les filles sont au bout du rouleau, de moins en moins enclins à supporter la folie rampante de leur mère, mais sont incapables aussi de prendre une décision. Dans cette famille, seul le père est parti, et on lui en veut d'avoir fui ce climat invivable alors qu'il en est en partie responsable.
"Vous êtes ce que j'aime le plus mais je n'ai plus rien et vous ne me suffisez pas", dit Alice à ses filles. Le climat devient de plus en plus étouffant; le lecteur sent que l'issue sera de toute façon funeste pour l'un ou l'autre camp, les filles se transformant au fur et à mesure en une seule entité.
On retient son souffle, on est le témoin impuissant de leur malheur, on avance dans la lecture, hypnotisé(e) par ce qui se trame dans cet appartement, tout en maudissant parfois une prose lourde, répétitive,tendant parfois vers la logorrhée comme pour occulter le drame qui se dresse.
La ruche, ce sont les filles qui parlent, au bout de la nuit, dans la cuisine; elles bourdonnent autour de la reine mère, corvéables à merci, impuissantes aussi.
Un roman étrange et hypnotique.