Instructions pour sauver le monde, Rosa Montero

Ed Métaillié,  traduction (Esp) de Myriam Chirousse, janvier 2013, 271 p. 10 €

Dans la nuit d’une grande ville espagnole, quatre personnages abîmés par la vie tentent d’y trouver un sens.
Il y a Mattias, le chauffeur de taxi, pour qui « la vie lui semble un jeu insensé auquel il ne veut plus jouer » depuis que son épouse bien aimée, Rita, a été emportée par la maladie. Sa douleur est si grande qu’il se sent privé, littéralement amputé d’un pan entier de son existence. Cette dernière se résume à « ce chaos, cette fureur, cette nuit perpétuelle, la tristesse de vivre sans éclipse ». Incapable de dormir, il a pris ses quartiers au bar de l’Oasis, « un bar familial, même s’il s’agissait d’une famille un peu triste de déracinés et de noctambules ». Il y croise tous les soirs le Cerveau, vieille femme esseulée, autrefois universitaire, qui noie sa culpabilité dans l’alcool et, entre deux verres, lui explique des théories scientifiques, ainsi que Fatma, superbe créature ayant vécu l’indicible au Nigéria, et qui tente de se reconstruire au Cachito, le bordel à côté du bar.
Justement, sans le vouloir vraiment, elle fait fantasmer les hommes qu’elle rencontre, jusqu’au médecin urgentiste qui la prend en charge un soir. Ce médecin, Daniel, comble le vide de son existence dans la virtualité de Second Life sur Internet : « c’était comme la vie réelle, mais en beaucoup plus libre (…). Changer de vie, changer de personnalité, vous changer vous-même ». Il y trouve du soulagement et un dérivatif à son union ratée avec Marina, qu’il considère comme « une manipulation ». Mais Daniel est un lâche, incapable de prendre les choses en main ; il subit sa vie, incapable de divorcer pour retrouver une liberté longtemps perdue.
De fil en aiguille, par le génie d’un narrateur omniscient, les trois intrigues bien distinctes deviendront une et les personnages vont apprendre à se connaître et se côtoyer. Sans s’en rendre compte, chacun apporte un nouvel espoir, une « pierre à l’édifice » de l’autre. Le narrateur prévient le lecteur : « tout ce que nous apprenons au cours de nos brèves existences n’est qu’une pincée insignifiante arrachée à l’énormité de ce que nous ne saurons jamais ».
Certes, la douleur reste, les souvenirs sont encore trop présents, mais Mattias, Fatma, Daniel et le Cerveau s’accrochent, vivent au jour le jour, encore confiants, sans trop savoir pourquoi, d’un possible lendemain qui chante.
Parfois très sombre, ce roman est présenté par l’éditeur comme une « tragi-comédie ». Il est vrai que le passé fictionnel de chacun des protagonistes côtoie le tragique, mais l’auteur a privilégié un ton drôle et léger, souvent en décalage avec les événements, permettant ainsi au narrateur omniscient d’exprimer parfois son point de vue (souvent ironique) sur la situation décrite.
Enfin, la trame romanesque est habilement construite en « entonnoir ». Chaque événement vécu par les quatre personnages en présence aura une conséquence sur le dénouement final. Présenté comme un polar sans en être vraiment un, Instructions pour sauver le monde est surtout un livre intelligent, tant sur le fond que sur la forme, qui offre une réflexion originale sur le sens donné à l’existence.

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