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Entretien avec Dominique Fabre - A propos de Des nuages et des tours

Dominique Fabre était invité en résidence littéraire sur la péniche des Troisième Lettres Nomades. Il est à l’image de ce qu’on peut lire fréquemment à son propos : affable, posé, à l’écoute, et un sacré humour !
Photo personnelle, 2013

« Des nuages et des tours » n’est pas un roman, mais plutôt le récit fait au quotidien de personnes que vous croisez tous les jours sur un périmètre spatial limité (la porte d’Ivry) ; expliquez-nous la genèse de ce livre

Je pense fortement que la médiocrité des gens nous est donnée en même temps que des choses merveilleuses et tout cela dans l’anonymat le plus total. J’ai la passion des petites gens, de ces personnes qu’on croise tous les jours dans les rues sans les voir vraiment. Partant du fait que ma matière première est le quotidien retranscrit en objet littéraire, je voulais écrire sur ce sujet.
Lorsque j’en ai parlé au magazine le Matricule des Anges, la réaction de l’équipe fut : « c’est bien du Dominique Fabre, ça ! », mais ils ont accepté. Alors, pendant cinq ans, à raison d’une chronique mensuelle, j’ai raconté ce que j’appelle mon quinquennat d’Ivry car j’ai commencé peu après la présidentielle de 2007 et arrêté après celle de 2012.

Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

J’ai fait le tri dans les chroniques, j’ai élagué, coupé et gardé le plus porteur. Lorsqu’il a fallu trouver un titre, j’ai proposé « mon quinquennat d’Ivry », mais mon éditeur m’a fait comprendre que ce titre était nul (rire), alors, je me suis souvenu que la première chose qu’on voit en sortant du métro Porte d’Ivry, ce sont les nuages et les tours, d’où le titre choisi.

Justement, les transports en commun sont en quelque sorte la trame. Ainsi, le PC2 (bus) où tant d’anecdotes se passent n’est-il pas un peu un fil d’Ariane moderne ?

Oui, oui, il s’agit du bus qui faisait le tour de Paris et qui a été remplacé depuis par le tramway. Comme je le prenais souvent pour aller travailler, j’observais ce qui s’y passait. Le PC2 est un concentré d’Humanité. Il s’y déroule à la fois des choses insensées et rien.
Les gens qui utilisent beaucoup les transports en commun ont au moins eu une fois le fantasme DE l’apparition de celui ou celle qui peut changer votre vie. J’en fais partie assurément, d’où mon profond intérêt pour les gens et mon « cœur d’artichaut », ma sensibilité.

Vous racontez que vous croisez de plus en plus d’individus qui sont dans le monologue permanent, mais que « personne ne les entend en vrai ». Croyez-vous qu’il s’agit d’un repli sur soi symptomatique de notre société malade et individualiste ?

Les gens sont trop et tout le temps sollicités. Les médias exercent une influence constante et pénible sur eux. Dans les transports en commun, bon nombre de voyageurs lisent du début à la fin les journaux gratuits distribués, comme si leur vie en dépendait ! Ceci est une catastrophe car c’est un formatage pur et simple de l’esprit vers une seule source d’informations. On visse les capacités de chacun à accéder à une autre forme de culture ; c’est un mensonge organisé !
Enfin, je ne vous apprends rien en disant que l’on vit dans un monde solitaire, de moins en moins tourné vers autrui. Ainsi, on augmente la peur de l’étranger, de celui qu’on ne connaît pas. Puisqu’on ne le connaît pas, c’est forcément un ennemi potentiel…

« J’ai arrêté de me balader, je ne voulais pas risquer d’aller trop loin dans mes souvenirs » ; expliquez-nous cette phrase

Chez moi, la déambulation, la promenade est la porte ouverte aux souvenirs. Lorsque je me balade, ma « pente mélancolique » a tendance à prendre le dessus. En effet, je suis très attentif aux endroits, aux ambiances. Je suis une véritable éponge qui est dans le contrôle constant de ses émotions, mais je ne renie pas cette part de ma personnalité.
« Je ne m’amputerai pas de mes faiblesses ».

Porter un regard attentif et attendri sur les autres, n’est-ce pas aussi une façon de se rassurer sur sa propre vie ?

Je reste persuadé qu’on ne fait pas suffisamment attention au merveilleux de nos vies. Il faut garder le pire mais aussi le beau. Je suis très sensible à l’originalité extraordinaire de chacun et les mots permettent d’approcher ces gens et les mettent en valeur.

Justement, comment abordez-vous l’écriture ?

Je suis très solitaire dans le cheminement. Je mange du Nutella jusqu’à l’excès (sourire) pour me sentir obligé de passer à autre chose ; du coup, j’écris ! A partir de là, l’écriture se substitue à l’observation, les mots se mettent en place.
L’écriture, c’est aussi le remplissage d’un manque ; l’absence de paroles, de dialogues peut être compensée par les mots mis en page.

Propos recueillis à Béthune le 2 juin 2013

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