Effacement, Percival Everett

Ed. Actes Sud, trad. de l'anglais (USA) par Anne-Laure Tissut,  mars 2006, 364 pages, 8.7 euros
 

Écrire ou ne pas écrire? Écris mais adopte la "black attitude"!

 

On se souvient de Romain Gary qui écrivit aussi sous le pseudonyme d'Emile Ajar. Son "effacement" fut réussi car la supercherie fut découverte après sa mort. Le héros de Percival Everett, Thelonius Monk Ellison, universitaire et noir, est un écrivain raté car trop compliqué pour plaire à la masse. Son égo en a pris un coup, si bien qu'il se réfugie dans le travail du bois et la pêche à la mouche pour tenter de comprendre ce qui peut bien plaire au lecteur lambda. Pourtant, son éditeur lui dit qu'il vendra le jour où il proposera une écriture brut de décoffrage, bref une écriture "noire" digne de "la black attitude". Quelle horreur s'il existe une écriture de race! Or, un jour, une jeune écrivain inconnue publie un livre "not'vie à nous au ghetto" archétype de la vie sociale des noirs dans les ghettos des grandes villes, et surtout adoptant un style argotique "typique". Monk est fou de rage, non seulement car ce roman est une parodie infâme, mais surtout il n'a aucun style littéraire digne de ce nom. Ecoeuré, il décide, sous pseudonyme, d'écrire un livre de la même trempe que sa consœur, et l'envoie à son éditeur. Et là, les ennuis commencent....
Percival Everett nous a offert un livre d'une remarquable intelligence mêlant aussi bien d'improbables dialogues entre gens célèbres, les soucis de la vie quotidienne, que la mise en abyme du récit avec le manuscrit complet du roman "putain". Ce qui est le plus intéressant c'est la lutte de Monk face à son propre effacement. Dépassé par le succès de son livre, ne comprenant rien aux goût des éditeurs et des lecteurs, il déteste le personnage-écrivain qu'il a inventé: "ce livre me rappelait ce que j'étais devenu, bien qu'incognito: une copie ouvertement ironique, cynique et lucide, mais fidèle de Juanita Mae Jenkins, auteur de not'vie à nous au ghetto"
Son double incarne tout ce qu'il rejette. Lui qui se fait une haute idée de la littérature et de son contenu, il trouve le succès en écrivant une parodie qui se voulait "humiliante" de la dérive littéraire. Seulement la procédure d'"effacement" est en cours. Monk aura-t-il le courage de révéler qu'il est le véritable auteur de "Putain"? Monk se débat aussi dans les soucis de la vie: une mère atteinte d'Alzheimer, un frère homo sur le retour, une demi-sœur découverte sur le tard. Rien ne va plus dans la vie de Monk, pour le plus grand plaisir (hélas?) du lecteur. D'une grande maîtrise littéraire, ce roman propose une réflexion profonde sur les aléas de la littérature, la notion de race, mais dévoile aussi une critique cinglante sur le monde de l'édition et des médias. Un livre à lire d'urgence et à mettre dans le top 5 de la littérature américaine.