Dolfi et Marilyn, François Saintonge

  Ed Grasset et Fasquelle, janvier 2013, 288 pages, 19 euros

 Au pays des clones

  
François Saintonge est un pseudonyme. L'auteur a fait le choix de l'éloignement.
Déjà, la couverture inquiète: Hitler en pleine page, ce n'est pas rien, et associé au dos avec Marilyn, c'est carrément improbable! Puis, l'auteur est inconnu: normal, c'est un pseudo; on ne sait rien de lui, sauf que derrière Saintonge se cache une véritable plume qui a fait le pari réussi de l'originalité.
Voyez plutôt: en 2060, la France n'est pas si différente de celle de 2013 sauf qu' elle a légalisé la production de clones humains en se limitant à ceux de personnalités connues. Certes, comme toute production, il y a des contrefaçons, et des clones d'épouses, de maris ou d'enfants disparus peuvent circuler, mais ils sont marginaux. Alors, si vous avez de l'argent, vous pouvez vous payer une Marilyn comme celle du notaire de Bassompierre, le voisin du narrateur Tycho Mercier.
Justement, ce dernier, professeur d'histoire, spécialiste du 20ème siècle et plus précisément de la seconde guerre mondiale, ne se lasse pas de regarder sa voisine incongrue. Récemment divorcé, il s'occupe de son garçon Bruno, lui aussi "atteint" du syndrome historique...
Alors, quand Tycho se retrouve avec le lot d'un supermarché gagné par son ex-épouse et livré chez lui, son quotidien prend une claque. En effet, le lot en question est un clone, mais au lieu d'une Marilyn ou autre star "alléchante", ce n'est rien moins qu'un AH6, soit Adolph Hitler, mais le Hitler de 1923, bizarrement sans moustache! Pourtant ces clones ont été interdits. Que faire? le rendre?Le garder? Pour Bruno, il est un partenaire de jeux formidable, pour Tycho, il est l'incarnation du mal, LE cauchemar dans toute sa splendeur:
"Avec lui, l'Histoire avait changé de sens et peut-être de nature. Elle était devenue un cauchemar dont l'humanité, sans s'éveiller encore, avait commencé à prendre conscience."
Lorsque notre narrateur récupère la Marilyn de Bassompierre après l'accident cardiaque de son voisin, il décide de prendre le temps pour décider si oui ou non ces clones doivent rester chez lui, tout en les utilisant plus ou moins comme des domestiques:
"Utile ou inutile, inoffensif ou dangereux, Homo Faber est déjà tout ce qu'Homo Mercator pourra fourguer."
Sauf que l'historien n'est pas au bout de ses surprises, car Hitler reste Hitler même s'il n'a plus son libre arbitre...
Ce roman est un tour de force littéraire, très bien documenté sur le III Reich, aux péripéties nombreuse et variées pour aboutir à une dernière partie menée par un certain Gentschel, nostalgique du nazisme, qui fait froid dans le dos, tant elle pourrait paraître plausible.
Mais surtout, le récit amène une réelle réflexion sur le clonage, si un jour, notre société en arrive là:
"Ils restaient des clones: dès l'origine démunis, élevés comme un précieux bétail; par avance dépossédés d'un vrai libre arbitre."
En effet, devra-t-on les considérer comme des personnes à part entière, ou des reliquats, des interfacts? Qu'en sera-t-il de leur conscience et leur capacité de réflexion?
Malgré la gravité du sujet et l'ambiance parfois assez lourde (vers la fin), on sourit aux mimiques de la vraie-fausse Marilyn ou à la passion de Dolfi pour le chocolat..
C'est ça le tour de force littéraire: faire sourire le lecteur avec un sujet grave, et faire d'un roman d'anticipation un roman finalement contemporain posant de vraies questions politiques.

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