Des nuages et des tours, Dominique Fabre

 Ed de l'Olivier, mars 2013, 147 pages, 17 euros

« Nos vies au fond sont comme un tas de moments pathétiques avec, autour de nous, des rues, des arbres et des façades d’immeubles où la vie n’accroche pas vraiment, beaucoup de souvenirs, beaucoup de calendriers ».
Des nuages et des tours est le recueil « condensé » d’une chronique mensuelle menée pendant cinq ans dans le magazine le Matricule des Anges. Dominique Fabre, citadin de la Porte d’Ivry, a décidé de faire de ce périmètre spatial bien délimité le sujet de ses observations et de ses réflexions. En effet, ce lieu est grouillant de monde : station de métro importante, accès au tramway et au bus, et surtout population où toutes les ethnies vivent les unes à côté des autres.
A pied, à la fenêtre de son appartement, ou dans le bus PC2 qui fait le tour de Paris, l’auteur livre ses impressions sur le monde qui l’entoure et les gens qui l’accompagnent, tributaires comme lui des transports en commun. Dans ces lieux peuvent s’y passer des événement complètement insensés, comme par exemple deux personnes âgées tenant un dialogue raciste au milieu de gens d’origine étrangère :
« Des vieillards refont le monde en expliquant à voix très haute que tout est de la faute aux immigrés. C’est tout la faute aux immigrés ! Au bout de deux minutes, tout le monde s’est regardé, les Noirs, les Arabes et les Chinois, et nous avons presque tous éclaté de rire. Ils ont continué comme si de rien n’était jusqu’à leur arrêt à la porte de Vitry ».
Ou des instants de douceur, telle une grosse dame debout au milieu du bus en train de lire Crime et châtiment.
Ainsi, la porte d’Ivry est le lieu de tous les possibles, de toutes les rencontres. Le drogué du coin obsédé par les éboueurs côtoie le cadre dynamique rejoignant son entreprise, les femmes du foyer d’hébergement tentent de récupérer leurs affaires sauvées de l’incendie qui a ravagé leur logement de fortune, tandis que les prostituées rentrent du travail… De nuit comme de jour, il se passe toujours quelque chose, la rue n’est jamais déserte.
Néanmoins, en observateur attentif, le narrateur met en évidence la réalité du quotidien, sa beauté mais aussi sa laideur :
« Parfois, on voudrait seulement se rappeler les jolies choses, comme si on ne cessait d’être entre la vie et la mort, le seul vrai plaisir serait d’ouvrir les yeux dans le mi-sommeil, la vie dans les songes ».
Aspirés par les tourbillons de la vie quotidienne, les passants sont pressés, s’isolent de plus en plus, et perdent pied. Ainsi, il n’est pas rare de croiser un homme dormant dans une cabine de photomaton ou un individu parlant tout seul, véritable logorrhée, pour se rassurer sur son existence et sa capacité à échanger même s’il n’y a personne pour l’écouter attentivement :
« De plus en plus de gens parlent tout seuls, cultivés comme des chômeurs longue durée, ils écoutent trop la radio et lisent les journaux en entier. Ils disent leurs quatre vérités aux platanes, aux façades, à ceux qui attendent le bus ou le tramway, mais personne ne les entend en vrai ».
L’indifférence et la peur d’autrui prennent le dessus et établissent une barrière mentale empêchant chacun de tenir compte de son voisin. Justement, le narrateur refuse de rentrer dans ces considérations. Au fil de ses déambulations, il arrive a dialoguer, échanger un sourire ou un regard de compréhension. L’exemple du jardinier simple d’esprit entretenant des rosiers dans son jardin étriqué, en est un exemple flagrant. Il fait partie de ceux qui, au bout d’un moment, méritent d’être connus et à propos de qui on s’inquiète le jour où on ne le voit pas…
Dominique Fabre a voulu écrire sur ces gens dont on ne parle jamais, « les mendiants sans bras, sans dents, estropiés de nulle part, sans rien du tout. Mal nés » ; et sur la routine du quotidien. De temps en temps s’y greffent des souvenirs lorsque « la pente mélancolique » prend le dessus sur l’actualité. Simplement, à chaque fois, c’est l’être humain qui est au cœur du sujet. Le lecteur sent le profond intérêt porté aux autres, aux petites gens, aux fourmis de la vie urbaine. Et même si « ici ne ressemble plus à rien en attendant », il existe encore des moments de grâce au milieu des décors de béton, des instants profondément humains  qui nous permettent encore d’espérer sur notre humble condition.

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