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Décompression, Juli Zeh


(Nullzeit), traduit de l’allemand par Matthieu Dumont, septembre 2013, 288 pages, 21,50 €

 Étouffant


Une femme, rousse aux lèvres pulpeuses, aux yeux fermés, profite de la morsure du soleil au bord de l’eau. Dort-elle, réfléchit-elle, ou profite-t-elle simplement de l’instant qui lui est offert ? La couverture très réussie résume à elle toute seule l’ambiance de ce roman étrange qui cultive les contradictions au point de pousser le lecteur vers ses derniers retranchements.
Sven a déserté une carrière prometteuse d’avocat en Allemagne pour vivre une vie sereine au contact de la nature sous-marine, sur l’île de Lanzarote. Avec sa compagne Antje, il propose aux touristes des stages de plongée et le logis, dans le village de Lahora, l’un des plus reculés de l’île :
« Lahora ne possédait aucun lien de construction. Aucun nom de rue. Aucune canalisation. A part Antje et moi, Lahora n’avait même aucun habitant réel. C’était un mélange de chantiers interrompus et de ville fantôme, une variation autour de la frontière invisible séparant le pas encore achevé du déjà délabré ».
Cet endroit convient parfaitement à cet homme de quarante ans car il offre sur terre ce que la mer lui apporte chaque jour : la quiétude, le silence, la communication faite de signes et de gestes…
Sven et Antje accueillent donc un couple pour deux semaines de formation en plongée. Elle, Jola Von Der Pahlen, est une actrice de sitcom qui survit grâce à l’influence de son père, et aimerait donner un nouvel élan à sa carrière en réussissant à décrocher le rôle de Lotte Hass, première femme plongeuse de fond des années 1940. Lui, Théo, est un écrivain en panne d’inspiration, difficile à cerner, « intellectuellement cynique » notamment à l’endroit de sa compagne. Ce stage, au-delà de l’entraînement à la plongée, est aussi considéré comme une « tentative d’apaisement », car leurs relations ne sont pas bonnes. Théo, plus âgé que Jola, supporte de moins en moins le comportement ouvertement provoquant de celle-ci.
Très vite, la proximité de Jola « enivre » Sven, elle est « un liquide bouillant » avec qui il se sent en harmonie sous l’eau, au point de vivre leurs moments de séparations comme une blessure irréversible :« Nous nous séparâmes. Cela me fit l’effet d’une amputation ».
Or, sur la terre ferme, Sven se rend compte de sa faiblesse, lutte pour ne pas céder au charme fou de la jeune femme :
« Tout est question de volonté.
Sur la terre ferme, le silence avait une autre dimension que sous l’eau. Ça n’était pas un état normal, seulement la bande sonore mais muette de l’échec ».
Et pendant que Sven est en proie aux tiraillements de son cœur, le lecteur prend connaissance du journal intime de Jola. Ce dernier apporte une version radicalement différente de celle du plongeur sur la nature de leur relation, s’épanche même sur ses sentiments pour « le vieil homme » (Théo) qui n’a de cesse de la tourmenter. « L’humiliation est une entreprise compliquée » écrit-elle, mais Théo y arrive souvent…
A force, Antje trouve le couple nocif et préfère s’éloigner. Témoins de postures portant à confusion, les collègues de Sven tentent de le prévenir puis s’éloignent. Lui, s’enfonce peu à peu dans ce qu’on pourrait assimiler à de l’ivresse des profondeurs, remerciant même le départ de sa compagne : « Son absence ouvrait des espaces. Je me dilatais. Réfléchissais beaucoup sans me souvenir par la suite du contenu de mes pensées ».
Vue d'une plage de Lanzarote (source web)
Qui manipule qui ? Qui garde la tête froide ? Juli Zeh entretient le suspens jusqu’au bout, usant et abusant du charme vénéneux de Jola et des faiblesses de Sven. On retrouve l’ambiance malsaine de son précédent roman La fille sans qualités (Babel, septembre 2008). La tension érotique est palpable, à fleur de peau, réduisant à néant toute tentative de réflexion. Et même si la majorité du roman se passe dans l’élément liquide, la décompression semble difficile…
L’auteur brouille les pistes, laissant au lecteur finalement le soin de se forger sa propre interprétation. Théo apparaît alors comme la pièce maîtresse de ce huis clos sous marin.
Toutes les certitudes de Sven se fissurent. Sa combinaison de plongée et l’eau, remparts imparables « vis-à-vis de tout et de chacun » s’avèrent être poreuses. Jola incarne à elle toute seule la faille.
Décompression est un titre enjôleur, à la fois un terme de plongée et un synonyme de relaxation. Tout le contraire de ce roman abrupt, dérangeant et volontairement dense.

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