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Danse, danse, danse, Haruki Murakami

Traduit du japonais par  Corinne Atlan, Ed Points Seuil, novembre 2012, 633 p. 10 €

Ce roman écrit en 1988 et paru en France une première fois en 1995, a bénéficié de plusieurs rééditions dont la dernière, en édition limitée, propose une couverture plastifiée lumineuse.
Lorsqu’on connaît l’univers littéraire de Murakami et qu’on a lu la dernière trilogie en date, 1Q84, on se rend compte que Danse, danse, danse est une genèse des œuvres qui ont suivi. Reprenant les personnages et certains lieux de La course au mouton sauvage, ce roman se veut être une suite informelle, davantage une exploration de ce qui avait été amorcé. Eh oui, l’auteur définit déjà la possibilité d’un monde miroir appelé le Monde de l’autre côté que les personnages peuvent traverser parfois sans se rendre compte. Il n’y a pas encore de lune double, les Little People sont encore chez eux, mais le narrateur comprend que les événements principaux de sa vie sont orchestrés par un mystérieux homme-mouton (homme déguisé en mouton), réfugié dans une pièce de l’ancien hôtel du Dauphin, pourtant disparu et remplacé par un établissement ultra-moderne, mais qui réapparaît parfois, de façon fantomatique, au détour d’un couloir…
« C’est ici que tout commence, et que tout finit. C’est ton lieu, ici. Et ça ne changera pas. Tu es relié à ce lieu. Et ce lieu est relié à tout. C’est ton nœud central ici.
– A tout quoi ?
– A tout ce que tu as perdu. A tout ce que tu n’as pas encore perdu. A tout ça. Tout est lié ici, ici c’est le centre ».
Irrésistiblement attiré par cet hôtel de Sapporo, à la recherche de son ex-maîtresse Kiki mystérieusement disparue, le narrateur va croiser la vie de nombreux personnages singuliers. Il va devenir le protecteur d’une adolescente fantasque aux pouvoirs médiumniques et aux parents étranges, il croisera le chemin d’un ancien camarade de classe, Gotanda, devenu star de cinéma, et tombe amoureux de la réceptionniste, Yuminoshi, qui, elle aussi, confond l’hôtel avec son chez-soi.
Alors, sur les conseils de l’Homme-mouton, notre héros attend. Ils se contente de « danser, en faisant les pas qu’[il] connaît ». Il attend que les événements arrivent, que les hommes et les femmes qu’il fréquente lui permettent de retrouver Kiki. De Sapporo à Tokyo, en passant par Hawaï, Kiki se dérobe ou apparaît au détour d’un chemin ou d’un écran de cinéma. La retrouver lui permettrait de comprendre cette réalité qu’il juge « malade », distordue. Il pense qu’« elle possède les clés du démarreur » ; elle est le lien entre les deux mondes.
« La conscience humaine plonge ses racines dans de profondes ténèbres. Très complexes et très profondes… ». Plusieurs fois le narrateur se demande « où suis-je ? » et se rassure : « je suis dans ma vie, voilà où je suis. Ma vie. Un appendice à ce sentiment d’existence réelle nommé “moi.” »
Cette quête éperdue de la femme aimée sans cesse manquée n’est pas sans risque. Plusieurs fois le narrateur se demande s’il n’est pas fou, doute de ce qu’il voit, fait des rêves étranges tellement réels. Finalement, ce sont les autres personnages qui attestent la réalité de ce qu’il vit. Mais si les autres n’étaient que des incarnations de ses propres fantasmes ? Tout au long de ces 630 pages, le lecteur navigue à vue. Murakami brouille les pistes tout en laissant une trame étonnamment simple. Çà et là, on y trouve une réminiscence kafkaienne lorsque le narrateur se retrouve au commissariat, et la fin fait étrangement penser au mythe d’Orphée. Comme toujours, l’intrigue est portée par les références musicales (cette fois-ci les années 80), et on peut faire le parallèle avec le monde cinématographique de David Lynch.
Les bases de l’univers littéraire du maître japonais sont posées : la femme est la clé, le guide vers le monde de l’autre côté. Sans elle, point de salut. Le monde aux deux lunes de 1Q84 a une antichambre : une pièce glaciale du Dolphin Hotel où l’homme mouton tire les ficelles des destinées humaines.



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