Cristallisation secrète, Yôko Ogawa

 Ed Actes Sud (Babel), mars 2013, 368 pages, 8.7 euros

Sur une île perdue du Japon, les habitants vivent un bien curieux phénomène: au fil des jours et des saisons, les objets disparaissent à jamais, laissant "une cavité" dans leurs cœurs et leurs mémoires. La narratrice, écrivain, raconte cette vie de plus en plus vide. En fait, ce roman est une métaphore sur le totalitarisme et la perte. L'île possède sa "police secrète" avec "ses traqueurs de souvenirs" faisant la chasse à ceux qui refusent de perdre la mémoire des objets disparus. La narratrice, elle, ne lutte pas, trop perturbée par la perte de sa mère qui, elle, conservait tout ce qui devait disparaître. Pour elle, "les gens sont capables d'oublier facilement toutes sortes de choses. C'est comme si l'île ne pouvait flotter que sur une mer toute vide". Or, lorsqu'elle cachera son éditeur, R, traqué par la police secrète, elle sera confrontée à une lutte intense contre la perte du souvenir. R se refuse à oublier, "il lui reste des réminiscences comme des petites graines". Il explique que les objets ne changent pas, ce qui change seulement c'est le cœur de tous. Cependant, à ce rythme, comment survivre dans un monde à l'éternel hiver, triste comme un ciel gris? Doucement, avec une prose toute en finesse et douceur, Ogawa amène le lecteur vers l'inéluctable, si bien que la fin n'est que l'achèvement logique d'un processus commencé depuis longtemps. A travers ses personnages, elle dénonce la traque de ceux qui résistent et pensent autrement. Seulement, au bout d'un moment, cette autorité sera prise à son propre jeu. Subtilement, les pages du roman en cours de la narratrice viennent se mélanger à son histoire. Elle y parle aussi de perte et d'effacement, au point que le lecteur peut se demander s'il n'y a pas une part d'autofiction. Cette lecture m'a ravie pour l'étrangeté de son sujet d'une part, et pour le style de l'auteur d'autre part, qui réussit à donner de la vraisemblance à des situations complétement irréelles. La force de cet auteur, tout comme Murakami, est de savoir jouer subtilement entre la réalité et le fantastique afin d'aboutir à une prose hors du commun et enchanteresse. Je n'ai pas lu tous ses romans, mais à ce jour, c'est le plus beau et le plus abouti. Un vrai coup de cœur de lectrice.