Courir sur la faille, Naomi Benaron

 Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Pascale Hass, août 2013, 480 pages, 19.9 euros

Tuez les tous!


Le Rwanda, le pays aux mille collines, a connu un temps où son peuple se considérait comme unique. Les ethnies Hutus et Tutsis vivaient en bon voisinage, échangeaient leurs savoirs sur les pratiques d'élevage et de culture. Puis, la colonisation belge gâcha tout:
"Avant que les belges viennent mesurer nos nez et sceller notre existence ethnique à tout jamais, on n'avait pas besoin d'indangamentu (carte d'identité) pour savoir qui on était."
Désormais, c'est au faciès et à l'allure qu'on se permet de dire si untel est Hutu ou Tutsi. Si vous êtes Hutu, ouf!, car "toutes les serrures s'ouvrent avec une clé Hutu"; si vous êtes Tutsi, vous êtes forcément orgueilleux et surtout inutile, mais surtout vous gardez votre fierté:
"On ne peut jamais oublier qu'on est Tutsi...c'est une malédiction, mais aussi une bénédiction."
Patrick Nkuba et sa famille font partie de la "mauvaise ethnie": quotas dans les grandes écoles, inscriptions sur liste, rappels sur le fait qu'ils sont "des cancrelats" et non des Rwandais. Pourtant, Patrick et les siens ont intégré ce racisme larvé et prouvent, par leurs brillants résultats scolaires, qu'ils n'ont rien à envier à ceux qui les dénigrent. De plus, le jeune homme s'est trouvé un don pour la course à pied. Le matin, alors que la brume cache encore les magnifiques paysages, il court et prend le pouls de son pays. La situation politique se dégrade, les Tutsis sont de plus en plus montrés du doigt, mais Patrick garde sa naïveté tranquille que le pire ne peut pas se produire, que le Rwanda, en tant que pays civilisé, ne peut pas régler ses problèmes à coup de machettes...
Lorsqu'il intègre la fac, on lui attribue un coach...Hutu, qui s'empresse de lui faire une fausse carte d'identité ethnique!. Ce coach est spécial: il a des secrets bien gardés et des propos à faire froid dans le dos, néanmoins Patrick lui trouve encore une once d'humanité à laquelle il s'accroche. Et puis, depuis qu'il a rencontré Béa, l'amour lui voile la raison, même si elle, de son côté, s'efforce de le ramener vers plus de pragmatisme.
La force de ce roman vient du fait que, nous lecteurs, nous savons ce qu'il va se passer. Nous savons
Rwanda: le pays au mille collines (source Géo magazine)
quel massacre sans précédent va arriver, et surtout nous savons hélas qu'aucun pays occidental ne va leur venir en aide. Alors, le nœud au ventre, on lit et on se révolte face à la naïveté de Patrick, sa famille et des siens. Simplement, on comprend aussi que leur attitude n'est pas due à de l'ignorance, ni à un manque d'intelligence, c'est la foi en la nature humaine et l'intelligence d'autrui!
Courir sur la faille est construit comme un roman de Balzac: une exposition lente, une acmé rapide, et une chute...vertigineuse.
Le rythme du texte se colle à la foulée de Patrick, pour s'emballer avec elle lors de la fuite pour rester en vie. Ainsi, la première partie peut s'avérer fastidieuse, mais prend tout son sens et tout son poids avec la suite. Le verbe courir prend alors une dimension symbolique et métaphorique: Patrick ne court plus après l'exploit sportif, mais court pour rester en vie et raconter... après l'indicible.

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