Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka

 Ed 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Carine Chichereau, septembre 2013, 143 pages, 6.6 euros

Témoignages


Parfois, à force de lire des critiques dithyrambiques sur un roman, on en aborde la lecture de deux façons possibles: la première, l'esprit "formaté" au point que notre opinion ira rejoindre la multitude , la seconde, l'esprit "critique" davantage aiguisé si bien que la déception pointera le bout de son nez, tellement l'attente était grande en abordant la lecture.
C'est ce qui est arrivé... Ce roman court de 150 pages n'est peut-être pas un roman au sens strict du genre, mais plutôt une compilation de recherches historiques, de témoignages, d'archives. En effet, il n'y a pas à strictement parler d'intrigue. En effet, on part d'une situation historique: la migration de jeunes femmes japonaise en Amérique au début du siècle, allant rejoindre leurs époux dont elle ne connaissent que le nom, pour aboutir à une nouvelle situation historique: la déportation d'innombrables japonais durant la seconde guerre mondiale (sujet du premier roman de l'auteur) et le retour aux pays des épouses. Entre les deux, Julie Otsuka raconte le quotidien pénible de ces femmes, dont le dépaysement et l'acclimatation à une nouvelle vie furent aussi difficiles que l'acceptation de leurs déceptions en comprenant ce à quoi on les a fait venir.
Richement documenté, employant le nous collectif, le lecteur devient un témoin de leurs situations:
"L'espace d'un instant, nous ne savions plus où nous étions, pourquoi nos lits ne cessaient de bouger, ni pourquoi nos cœurs cognaient si fort d'effroi."
Malheureusement, ce ne fut pas pour leurs jolis minois et leur éducation, qu'elles furent choisies et envoyées:
"Ils admiraient nos dos robustes et nos mains agiles. Notre endurance. Notre discipline. Nos dispositions dociles."
Il faut attendre la génération suivante pour que la communauté japonaise se fonde dans la masse. Les enfants parlent alors l'anglais au point d'en oublier leur langue natale, acceptent les coutumes américaines, au point d'en oublier celles de leurs parents:
"Surtout, ils avaient honte de nous. De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De notre accent prononcé. De nos mains calleuses, craquelées."
Pourtant, il existe des cas où l'arrivée puis la vie en Amérique s'est bien passée. Au détour d'une phrase, on relève un témoignage positif, très vite balayé par le fleuve des voix qui souffrent ou ont souffert.
Ce texte est une succession de phrases courtes, qui adopte une scansion poétique, et utilise à outrance l'anaphore pour marteler les sévices physiques et morales subis.
La dernière partie est une résonance du premier roman Quand l'Empereur était un dieu, car il traite de la déportation mais surtout de la vague d'obscurantisme durant la Seconde Guerre Mondiale.
Ainsi Certaines n'avaient jamais vu la mer est surtout à considérer comme un témoignage fort et troublant d'un épisode méconnu de l'Histoire. Ce livre redonne aussi la voix à ces femmes transparentes ainsi qu'un semblant de dignité. Simplement, ce livre n'est pas un roman, même s'il possède une légère part fictionnelle.