Au nom du père, du fils et du rock'n roll, Harold Cobert

Ed. Héloïse D’Ormesson, 4 avril 2013, 242 pages, 17 €

Le titre du dernier roman d’Harold Cobert file la métaphore religieuse, entreprise avec le précédent Dieu surfe au pays basque (Editions Héloïse D’Ormesson, mars 2012), et ajoute comme sous-titre « la prière du silence ».
Le roman s’articule en trois parties, les trois éléments d’une prière (Au nom du père, du fils, Amen) entrecoupés de « signes de croix » censés mettre en avant les deux protagonistes.
Car Harold Cobert a choisi de disséquer la relation entre un père et son fils. Forcément, ces deux-là ne se sont jamais compris, se sont même parfois haïs, mais, le temps d’un voyage au Canada pour installer le fiston étudiant, le père va enfin s’exprimer, se confier au fils. Victor, l’enfant unique sûr de lui, arrogant depuis toujours, comprend (trop tard) que son père, Christian, n’est peut-être pas celui qu’il a jugé. Ainsi, « les signes de croix » sont aussi le chemin de la reconnaissance de sa méprise, et l’apparition d’un sentiment de culpabilité.
Dès le début, on sent une violence latente entre les deux hommes. Il s’agit surtout d’une violence verbale. Victor a toujours rejeté en bloc l’autorité de Christian parti du foyer familial à cause d’un adultère, et surtout a toujours su tirer profit de l’indulgence absolue de sa mère Lorraine.
« – Tu m’emmerdes ! trancha Victor. Allez, venez ! dit-il à son équipe en attrapant sa planche. On se casse d’ici, ça pue l’abruti à plein nez.
– Tu te crois le plus fort, hein ? P’tit con ! ».
C’est parce qu’il ne veut plus paraître pour l’abruti aux yeux de son fils, que Christian décide de rompre cette « prière du silence ».
S’ensuit alors pour le lecteur une plongée dans les années soixante, du temps où « ce diable de rock’n’roll » faisait fureur. Après une enfance difficile, soutien de famille après que son père violent s’est volatilisé, Christian est promis à une belle carrière de mathématicien. Or, « happé » par la nouvelle musique, attiré par les platines, il commence à se faire un nom dans les boites de nuit :
« Au fil des nuits son nom commença à circuler dans le milieu au point que personne ne songea plus à lui demander de payer son entrée ou le moindre verre, et qu’il se trouva régulièrement obligé de passer derrière les platines pour répondre aux sollicitations du parterre ».
Grâce à « un projet d’évangélisation des oreilles » monté avec des amis, il se fait beaucoup d’argent en devenant animateur vedette des soirées Best, devient célèbre, et trouve l’amour.
Rien de bien original car toute cette partie est entachée de poncifs en tous genres : Christian et Lorraine s’embrassent sur le slow Stand by me, les séparations larmoyantes se font sur un quai de gare, l’incorporation de Christian au service militaire se fait avec un sergent obtus…
De plus, les dialogues sont souvent superficiels, inutiles et terriblement creux. On a l’impression de lire le dialogue d’un scénario d’une mauvaise sitcom :
« Il était en proie à ce type d’abattement au début du mois d’août 1970, lorsque dring ! coup de téléphone.
– Allo ?
– Salut vieux frère, comment ça va bien ?
– Gégé ! Ça fait plaisir de t’entendre. Et toi ?
– Bien merci. Quoi de neuf ?
– Pas grand-chose. J’étais à Londres pour un concert, je suis rentré ce matin. Et toi les news ? »
Et c’est comme cela sur deux pages…
Parfois, en plus des dialogues, le lecteur bénéficie même de didascalies, renforçant l’idée d’échanges destinés à la scène. Ainsi nous trouvons des indications sur l’attitude du personnage (« con, mais perspicace »), ou le bruit du téléphone raccroché violemment (« chgling »).
Il n’est jamais bon de mélanger les genres, si bien que le roman sombre peu à peu dans le feuilleton bas-de-gamme. Les débuts de chapitre sont souvent une série de phrases nominales donnant des indications scéniques :
« Après la Toussaint et le E en conduite, pendant la récréation du matin, dans la cour du Petit Collège de Saint-Joseph-de-Tivoli, une discussion entre deux écoliers, deux semeurs de trouble ».
Ou :
« 16h45, lycée Saint-Joseph-de-Tivoli. Troisième jour après les vacances de la Toussaint, sortie des cours. Un garçon et une fille discutaient en marchant vers les grilles du grand portail ».
Le récit subit ainsi, fréquemment, des ruptures de rythme. Dès lors, le style relâché nuit considérablement à l’ensemble, et surtout met en avant une certaine superficialité. Tout reste dans le paraître. On lit une succession de scènes plus ou moins graves, plus ou moins importantes dans l’histoire d’une vie, mais traitées toutes de la même façon. Par exemple, la scène d’anniversaire de mariage entre Christian et Lorraine prend des allures de mauvais vaudeville lorsque la maîtresse de Christian se met à les harceler au téléphone et que ce dernier tente de sauver en vain la situation…
Enfin, ce qui est parfois présenté comme un trait d’humour alourdit le récit. Le passage dans lequel on présente BB, la grand-mère de Lorraine en est la preuve :
« Elle avait eu trois maris, tous décédés avant qu’elle ait atteint son cinquantième anniversaire. Non qu’elle les ait exaspérés jusqu’à la mort ou assassinés pour l’héritage : tous avaient péri dans un accident de la route. Le premier et le dernier en voiture. Le deuxième à vélo. Ce qui n’empêchait pas BB de fredonner à longueur de journée sa chanson préférée d’Yves Montand, A bicyclette ».
Dès lors, ce roman nous interpelle sur plusieurs plans. En effet, qu’en est-il de la notion de prière annoncée en sous-titre et soulignée par la structure ? A juste titre, le lecteur s’attend à ce qu’une idée de transcendance soit développée. La forme du roman est calquée sur la notion chrétienne du père, du fils et du Saint Esprit, et en filigrane on comprend que Victor est scolarisé dans un institut privé (le Lycée Saint-Joseph-de-Tivoli). Or, la référence à la religion n’est qu’une façade, un artifice, puisque le fond du récit est dépourvu de la transcendance attendue.
De plus, lorsqu’on fait référence aux années 60, on en appelle à la trinité « drug, sex and rock’n’roll ». L’auteur s’est contenté du dernier pilier. Certes, un pétard fait de temps en temps son apparition, certes, Christian et ses amis multiplient pendant un temps les conquêtes, mais on reste dans une vision assez bourgeoise et intemporelle du couple : un homme et une femme s’aiment, font un enfant, puis se séparent à cause d’une trahison… Ainsi, cette trinité méritait aussi d’être mise en abyme avec celle de la religion, puisqu’elle est référencée dans le titre du roman.
Ensuite, il est légitime de se demander à quel public ce livre est destiné. La relation père-fils est un sujet bateau, abordé très souvent dans la littérature mondiale. Pour sortir du lot, il faut un angle d’attaque, une perspective. L’idée de métaphore religieuse était une bonne idée, mais elle n’a pas été assez développée pour que ce roman sorte son épingle du jeu. Un lecteur de cette génération s’y retrouvera-t-il ? Pas sûr, car les soirées décrites peuvent se calquer sur celles des années 80 et 90 (hors références musicales).
Enfin, la notion de superficialité est flagrante. On « surfe » beaucoup, pour reprendre le verbe d’un titre du même auteur, mais on ne « plonge jamais » au cœur du sujet. Les personnages sont stéréotypés à outrance (celui de la grand-mère en est un exemple flagrant). Il leur manque un supplément d’âme qui aurait donné une cohérence à l’histoire, mais aussi cette profondeur au récit qui fait cruellement défaut. Du coup, le sujet-bateau choisi se noie dans l’indifférence.
Ce qu’il faut retenir, c’est que Victor, le fils unique tant aimé, est en fait celui qui, dès le début, va « cristalliser les tensions du couple ». Même après le divorce, il n’aura de cesse de mettre en avant son impertinence et son narcissisme. Seule la parole paternelle, au Canada, transformera l’homme, trop tard peut-être.
Pour conclure, Au nom du père, du fils et du rock’n’roll se veut être une prière familiale, la reconnaissance du fils à un père tant de fois rejeté, mais le récit reste « en surface », rempli de stéréotypes et de dialogues inutiles et souvent affligeants, construit comme un canevas destiné à une série B. Dès lors, il faut aborder cette lecture avec légèreté, sans attendre de fulgurances littéraires au détour d’une page, ni de trame exceptionnelle, car du début à la fin, tout est cousu de fil blanc.