Anima, Wajdi Mouawad


Ed. Actes Sud, septembre 2012, 352 pages, 23 €

« Si vous me montriez un visage en me disant voici celui qui a fait ça, il y a une chance que j’y découvre quelque chose qui saura me convaincre que ce n’est en effet pas moi qui l’ai tuée ».
Wahhch Debch est un homme détruit depuis que, revenant d’une course, il a retrouvé son épouse Léonie baignant dans son sang au milieu du salon. Ce spectacle éprouvant a ouvert une brèche en lui : des images violentes, des odeurs oubliées lui reviennent et l’assaillent. Des souvenirs de sang envahissent son esprit, si bien qu’il se demande si ce n’est pas lui qui a tué Léonie sur un coup de folie. Pour se persuader de son innocence, il décide de retrouver le meurtrier, un certain Welson Wolf Rooney, parti se réfugier dans une réserve indienne Mohawk, non pas pour assouvir une vengeance, mais pour enfin se dire : « je veux être certain qu’il n’est pas moi ».
Son errance solitaire le conduit jusqu’à une immense réserve amérindienne qui obéit à ses propres lois et ses propres bandes. Il y rencontre le Coach et d’autres qui vont le conduire jusqu’à l’assassin de son épouse qui, imperturbable, continue à satisfaire ses instincts meurtriers. Plus il approche du but, plus des visions effroyables le submergent et l’obligent à questionner son passé d’enfant adopté, dont la famille a été décimée pendant le massacre de Sabra et Chatila au Liban.
« J’ai commencé à penser à moi le jour où j’ai trouvé la femme que j’aimais éventrée au milieu du salon dévasté. Il a fallu cette effroyable vision pour me mettre à penser à moi. Instantanément, j’ai vu le ventre dévasté de Léonie et je me suis revu dans le ventre dévasté de la terre, et depuis ça ne cesse de s’ouvrir. Je m’ouvre, quelque chose s’écartèle, et plus ça avance, plus ça me dissèque, plus je me disloque ».
Wahhch n’a jamais eu six ans au Liban. « Ensevelie, son heure s’est arrêtée, fixée au fond de la Terre». En effet, ses bourreaux l’ont enterré vivant parmi les carcasses de chevaux. Depuis, il entretient sans le savoir un lien fusionnel, quasi mystique, avec l’ordre animal. C’est pourquoi ceux qui racontent l’aventure et le chagrin de « l’homme aux yeux faïencés » sont des animaux. Abeille, chien, chat, papillon, fourmi deviennent les témoins de la souffrance de Wahhch et rapportent au lecteur ce qu’ils voient ou entendent. Ainsi, l’auteur habille le règne animal d’une conscience alors qu’il réduit l’ordre humain à son instinct de destruction lorsqu’il décrit les atrocités du massacre de Sabra et Chatila, ou la folie de Welson Wolf Rooney. Ces animaux perçoivent une étrange attirance pour « celui qui souffre » et ressentent de l’empathie pour celui qui a tout perdu.
Aborder cette histoire douloureuse par le prisme animal est tout à fait original. L’auteur propose un véritable exercice de style qui, par sa grande qualité d’écriture, rend acceptable la lecture de scènes très éprouvantes. D’un continent à l’autre, l’Homme lutte toujours contre les mêmes démons, et Wahhch incarne celui qui recherche la vérité alors que les fondations même de son équilibre sont détruites.
Anima est « un roman initiatique et animiste foisonnant qui explore les effrayants abîmes de la conscience en même temps que l’être-au-monde de l’humanité ». Pour se préserver, le cerveau cloisonne, efface temporairement l’indicible, mais un jour, une brèche s’ouvre et la quête de compréhension latente explose et il faut la « colmater » pour éviter la dislocation.

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