Amours en marge, Yôko Ogawa


Ed Actes Sud (Babel), mars 2009, 192 pages, 6.6 euros

Ah si mes oreilles m'étaient contées!

 Premier roman "long" de l'auteur écrit en 1991.
Dans ce roman, l'auteur propose un jeux de mémoire où les personnages restent flous. Même la narratrice semble n'être que la spectatrice de sa propre vie. On ressent beaucoup de pudeur, les silences deviennent parlants. En fait les personnages principaux sont les oreilles...Ce n'est pas ridicule, mais simplement, ils sont l'organe défaillant de la narratrice, et peut être la clé de sa mémoire..."Parce que le glissement de la tringle était pour [elle] aussi assourdissant que si la foudre tombait à [son ] chevet", la jeune femme (on ne connaîtra jamais son identité) décide de soigner les bourdonnements incessants de ses oreilles. Malgré les médicaments, elle apprend à vivre avec et se rend compte que finalement, ces bruits font parti intégrante de son moi. Lors d'une visite à l'hôpital, elle rencontre Y, sténographe. Il va consigner, jour après jour les impressions et les souvenirs de la narratrice: "chaque feuille est un fragment de mémoire, un fragment de temps."En apprivoisant les bruits, elle apprivoise ses souvenirs, mais à force de séances de sténo, elle se rend compte que ses oreilles sont un peu comme des "pares feu" à la douleur et aux souvenirs pénibles. Dès lors, la jeune femme, en compagnie de Y, va tenter de comprendre l'origine de son mal....jusqu'à aboutir à une issue singulière et passionnante. Point de course poursuite, point d'enquête au sens strict du terme, simplement une narratrice, ses oreilles, ses souvenirs et deux personnages gravitant autour d'elle: Hiro, son neveu par alliance et Y l'ami imprévisible qui détient la clé.0gawa explore les méandres de la mémoire et les distorsions possibles entre le réel et le souvenir. Les oreilles deviennent un personnage central sur lequel le lecteur doit compter pour comprendre l'ensemble du récit. Dans un style épuré, le texte prend de la force pour devenir hypnotique. Ainsi, la ville, les personnages deviennent de plus en plus flous pour laisser place à une recherche plus éthérée. Cependant, l'ensemble n'est pas cérébral pour autant, et la fin proposée est carrément bluffante. Parfois, j'y ai même retrouvé avec délices des situations "à la Murakami". Est-ce le fait qu'ils partagent une nationalité, ou simplement une ambiance et une approche à la fois fantastique et "terre à terre" de la littérature, toujours est-il que ma première lecture d'Ogawa m'a laissé un parfum envoûtant. Bref, j'en veux encore.